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Concours de nouvelles Vaovao 2014

  • REMERCIEMENTS


    Les organisateurs de ce concours tiennent à remercier,
    S.E.Monsieur François GOLDBLATT, Ambassadeur de France à Madagascar,
    Monsieur Philippe GEORGEAIS, Conseiller de Coopération et d'Action Cultu-
    relle, Madame Véronique de ROHAN CHABOT, Conseillère Culturelle adjointe,
    Monsieur Laurent POLONCEAUX, Consul Général de France,
    Monsieur Denis DEKERLE, Proviseur du Lycée Français d'Antananarivo,
    tous les partenaires privés et les entreprises
    (BMOI, SOREDIM, MASCAR EDITONS) qui ont soutenu cette action,
    tous les parents des élèves mauriciens sélectionnés,
    tous les membres de notre jury :
    Cécile AYMAR, Astrid BARONNET, Maïwenn BARRAU, Sophie BAZIN,
    Lisa BIALAIS, Nathalie BONIFACE, Valérie BOURINET, Valérie BOYARD,
    Claudie CHOBLET, Nivo COMBES, Christina CRENN, Lamya DELAISSER,
    Antoine DELMAS, Christelle GEORGET, Alizé GRIM-RAHARISON,
    Agnès LORETO, Landy MIAKATRA, Gabriel MUBALAMA, Agnès PALIS,
    Eric PALIS, Bénédicte PETITJEAN, Aude RABEHARINA,
    Soa RAKOTOARIVONY, Iandry RAKOTONIRINA, Michèle RAKOTOSON,
    Océane RANDRIANASOLONJANAHARY, Herifidy RASAMOELINA,.
    Elodie RASOANIRINA, Sonia RATSIANDAVANA, Lucien RAVELO]OANA,
    ]ohary RAVELOSON, Christel RIBOT, Soana RAOEL, Gwen ROINEAU,
    Lisa ROSSIGNOL, Saholy, Lucas SALOMON, Patrick SÉGRESTAN
    Aina SPINEL, Benoist WINTER.
    Monsieur Thierry DELORME et la société MASCAR Éditions,
    sans qui cette publication n'aurait pu voir le jour,
    et bien entendu, tous les élèves des classes de seconde et leurs professeurs de
    lettres qui ont participé à ce concours.


  • EDITORIAL

     

         Le concours de Bonnes Nouvelles de Madagascar et de l'Océan indien fête, cette année, son cinquième anniversaire. Cette pérennité est bien le signe de la qualité de cet ambitieux concours littéraire.

         Cette longévité est d'abord le fruit de l'engagement des professeurs de lettres des établissements du réseau AEFE de Madagascar et de l'Océan Indien qui accompagnent et encouragent les élèves dans cette démarche littéraire. Qu'ils en soient remerciés ainsi que les organisateurs, Madame Brizi et Monsieur Levy.

         Ce concours ne serait rien non plus sans le talent et la créativité des élèves, nombreux, qui se prêtent au jeu de l'écriture. Je félicite vivement les heureux lauréats qui ont su emporter l'adhésion d'un jury exigeant, présidé par Madame Michèle Rakotoson. Félicitations également à tous les membres du jury, parents d'élèves, enseignants, personnels administratifs, élèves, qui ont bien voulu se prêter au jeu de la critique littéraire.

         Les dix établissements du réseau AEFE engagés dans ce projet béniftcient de l'appui fidèle de partenaires, la BMOI et SOREDIM, que je tiens à remercier également. Comment terminer sans dire ma gratitude à Monsieur Thierry Delorme pour son indéfectible soutien depuis la création de ce concours ?

         Je formule le vœu que cette initiative connaîtra encore bien d'autres éditions et vous dis d'ores et déjà: à l'année prochaine!

    Le Proviseur du Lycée Français de Tananarive

    Denis DEKERLE

  • LE MOT DE LA PRÉSIDENTE


     
         Il y a une étape primordiale dans la découverte des jeunes auteurs, c'est le «Concours de nouvelles».
         Là souvent, on débusque la perle rare, la jeune fille ou le jeune homme qui sait rendre une phrase poétique, créer une atmosphère,jouer avec les mots, ou trouver la chute inédite.
       
         Depuis 5 ans, le Lycée Français de Tananarive a initié ce concours de nouvelles qui a essaimé dans l'Océan Indien, livrant aux lecteurs les rêves et les mots de jeunes créateurs. Certains deviendront des écrivains, d'autres de grands amoureux de la belle chose écrite, tous auront vécu ce moment extraordinaire où l'on donne longue vie au rêve éphémère.
         
         J'ai eu un plaisir immense à entrer dans les mots de ces jeunes gens.
         Merci à tous ceux qui leur ont permis de vivre le doux moment de l'écriture.

    Michèle RAKOTOSON
    Présidente du Jury
  • LA FIN


    Maureen RAKOTONDRAIBE
    2nde 4 Lycée Français de Tananarive

         Elle courait. On aurait dit qu’elle faisait une partie de cache-cache, ce jeu enfantin consistant à ne pas se faire repérer par ceux qui avaient été désignés pour nous chercher, jusqu’à ce que la partie soit finie. Elle courait vite, en silence, slalomait entre les arbres pour s’éloigner de ceux qui venaient la trouver. La plupart d’entre eux, comme dans la majorité des cache-cache, n’étaient pas volontaires au départ. En effet, ce rôle n’est pas usuellement très convoité. Le meneur avait ordonné, et le reste avait suivi, parce que dans l’imaginaire collectif, le meneur possède les bonnes idées. Puis on commence à réfléchir, ralenti par notre esprit qui refuse la réalité, et enfin on ouvre les yeux. Trop tard. Elle courait, concentrée, les poings crispés, les muscles tendus, comme si la rage de vaincre l’habitait. Malgré le froid et le teint blême sûrement causés par l’effort qu’elle était en train de fournir, tous ses sens étaient en alerte, attentifs à chaque bruit anormal. Un petit air malicieux traversa un instant son visage. Elle possédait un avantage : la forêt, c’était son territoire.
         Son père l’y emmenait souvent depuis qu’elle était toute petite. Il lui avait montré comment se repérer parmi ces grands arbres et ces petits sentiers, similaires pour le commun des mortels, mais tous différents les uns des autres pour les connaisseurs. Un œil non-avisé verrait les feuilles de la forêt simplement vertes. Elle, après quelques cours dispensés par son père lors de petites balades, pouvait discerner le vert anis, d’un vert empire, d’un vert prasin, ou encore d’un vert mélèse, connaissant sur le bout des doigts toutes les nuances de vert existantes. Grâce à lui, elle avait aussi appris à écouter la douce musique des bois, provenant d’un orchestre mélodieux où le bruisse- ment des feuilles sous le vent et le chant des oiseaux s’entremêlaient sous la baguette d’un illustre chef d’orchestre qui n’est autre que la Nature, créant des sons aussi uniques que touchants. Ce compositeur talentueux jouait avec toutes les différentes sonorités qu’il avait à sa disposition, à l’aide de ses musiciens dévoués : les éléments, et les animaux de la forêt. Tandis qu’elle écoutait distraitement cette œuvre musicale inégalable, un bruit particulier mais rassurant attira son atten- tion. Le petit miroir reçu pour son dixième anniversaire tintait au rythme de ses foulées dans la petite poche de sa robe.
         Depuis deux ans, ce petit objet anodin ne quittait plus la petite fille, et avait élu domicile dans ses robes, où un espace lui avait été spécialement destiné. Il était rare de recevoir un cadeau matériel en ces temps, alors même si elle n’avait pas pu avoir de gâteau parce que les provisions de la famille ne le permettaient pas, ce présent était la plus belle surprise que l’on pouvait lui faire. Sa mère le lui avait offert, en expliquant avec émotion à son « rayon de soleil » que ce petit miroir avait appartenu à sa grand-mère déjà partie, et qu’elle était maintenant assez grande pour en prendre soin.
         « Je te le promets », assura-t-elle.
        Depuis ces mots, le miroir avait été instantanément élevé au rang de porte-bonheur. Elle adorait observer, sur cette toute petite surface, le reflet du monde l’hébergeant. Comme tout miroir, son talisman lui renvoyait fidèlement le reflet de tout ce qu’elle voulait voir. Elle s’était mise alors à imaginer tout ce que le miroir avait pu montrer à son possesseur dans le passé. De quelles scènes a-t-il été témoin ? Elle pouvait rêvasser toute une journée à ce sujet, créant des personnages, des lieux, des situations que le miroir pouvait avoir vu, peut-être même vécu... Elle aurait tant voulu pouvoir voir ces moments. Sa mère, voyant qu’elle s’intéressait de près au passé, lui conseilla un jour de ne pas trop chercher à revivre les temps révolus. Elle avait en effet déjà été très marquée par son passé.Vingt-cinq ans environ auparavant, des évènements regrettables pour n’importe quelle famille à l’époque avaient causé la disparition de son père. La petite fille, ce jour-là toute vêtue de blanc, demanda après cette recommandation,si papa allait rentrer tôt à la maison.Seul un sourire contrit lui répondit. Cela faisait quelques temps qu’elle ne voyait plus son père. Elle savait juste que beaucoup d’autres enfants dans le village ne voyaient pas non plus le leur. C’était comme si les pères de famille s’étaient associés, tout d’un coup. Son père partait à l’aube, lorsqu’elle n’était pas encore réveillée, et revenait seulement vers vingt-trois heures, alors qu’elle était déjà endormie. Sa mère, quant à elle, veillait tous les soirs pour l’attendre. Une nuit, alors qu’elle s’était réveillée, la petite vit, depuis sa fenêtre, son père rentrer de sa journée. Ses parents s’enlacèrent, puis son père se mit à parler. Il avait l’air content. Elle n’entendait rien, mais l’enthousiasme qu’il dégageait lui fit penser qu’il avait passé une journée passionnante, et que son métier devait être palpitant. On aurait dit qu’il participait à une lutte quotidienne, comme s’il résistait aux injustices de la vie, qu’il se battait pour ses valeurs chaque jour. Elle ne se souvenait plus de l’appellation exacte de son activité, mais se rappelait qu’il lui avait dit, juste avant que son travail ne l’accapare autant, que ce qu’il faisait était important. Ces quelques mots avaient rempli de fierté le cœur de sa petite fille.
         Haletante, elle ralentit. Elle se plaqua contre un tronc et sortit le miroir précipitamment. Elle l’ouvrit et le dirigea de façon à voir l’avancée de ses poursuivants. Pour l’instant, personne ne pouvait la voir. Elle s’autorisa alors une pause dans sa course, pensant avoir trouvé une cachette idéale. Elle devait faire vite si elle voulait l’atteindre sans être repérée. Elle avisa l’arbre devant lequel elle s’était arrêtée et commença à grimper. Un sourire en coin illumina son visage un bref instant. En haut de cet arbre, une petite cabane dissimulée l’attendait. Arrivée à son refuge, elle s’effondra de fatigue sur le sol. Malgré tout, elle ne s’endormit pas et resta aux aguets, de peur d’être trouvée et de perdre.
         La cabane était faite de planches de bois assemblées avec soin par son père. Comme on était en juillet, le frêne centenaire où elle s’était réfugiée était touffu, ce qui permettait au petit abri d’être entièrement camouflé au cœur des feuilles. Elle avait l’habitude de venir y jouer avec son meilleur ami, Adam. Ils s’amusaient à jouer aux aventuriers, ou à d’autres jeux de rôles propres à l’enfance dans lesquels il y a toujours un méchant, invariablement vaincu à la fin par ceux définis comme gentils par les valeurs transmises aux enfants. Dans les alentours, on les entendait rire, rire de bon cœur, rire d’un rire franc. Elle était un peu triste de ne plus pouvoir revoir Adam. Sa mère lui avait annoncé, il y a quelques jours, que sa famille avait déménagé. D’ailleurs, sans se l’avouer, elle en voulait à son ami de ne pas lui avoir dit au revoir. A ce moment, dans la cabane, elle se sentit bien seule. Elle aurait bien aimé que quelqu’un d’autre soit avec elle, mais elle avait perdu de vue, dès le départ, ceux qui comme elle, étaient allés se cacher. Elle serra dans ses petites mains le miroir de poche. Elle serra dans ses petites mains son seul compagnon, en cet instant. Pour la première fois, elle ne voulait pas le regarder. Elle ne voulait plus. Elle regarda dehors et écouta. La mélodie de la forêt était troublée, cassée par des voix dissonantes. Elle entendit les poursui- vants parler à ceux qui avaient été trouvés, ceux qui avaient tout perdu. D’après ce qu’elle entre- voyait, il fallait que les perdants s’alignent, apparemment. Son père en faisait partie. Son père qui l’avait serrée dans ses bras, quand il les avait aperçus de loin. Il lui avait alors soufflé, murmuré comme s’il avait peur qu’elle se brise, les règles du jeu. Courir et se cacher. Alors elle avait couru. Alors elle s’était cachée. Maintenant, ils étaient là, tout près. Elle aurait tant voulu pouvoir comprendre, mais la partie était finie depuis longtemps. Elle tenait juste à rejoindre son seul repère, son papa, en espérant que ce cache-cache incompréhensible cesse. Alors elle descendit de sa cachette, puis posa le petit miroir au pied de l’arbre. Elle resta là, face au tronc, fixant le petit objet, témoin de ce qui allait se passer. Une larme coula. Le vent souffla. Ils la virent. C’est alors quelentement,elles’aligna avec les autres, devant la fosse. Les derniers mots qu’elle entendit, elle ne put les comprendre. Elle ne parlait pas allemand.
  • À TOI MAINTENANT...


    Capucine PAQUAY
    2nde E, Lycée des Mascareignes, Ile Maurice


         Il était entré dans le bureau depuis vingt minutes déjà et ce n’était que maintenant qu’il prêtait attention à la décoration. Les murs étaient peints de couleur beige pâle et quelques tableaux d’art moderne étaient accrochés. Il était assis sur un canapé en cuir et une bibliothèque en bois gris clair se tenait dans un coin. Or, le bureau, ou plutôt la table, contrastait fortement avec le cadre moderne de la pièce. Taylor Bévy journaliste de grande renommée, avait déjà visité les maisons de nombreuses personnalités et avait vu tous les types de styles, mais c’était la première fois qu’il voyait un objet de si mauvais goût. Cette table de bois noir était ornée de divers motifs ressem- blant vaguement à des hiéroglyphes, tandis que le vernis écaillé des pieds laissait apparaître le bois usé. Ce qui le choqua le plus était la surface ! Terne, poussiéreuse et lacérée de griffures toutes plus longues et profondes les unes que les autres, elle couronnait la disgrâce absolue de cet objet.
         - Votre verre de jus, M. Bévy.
    Lucas Mauré venait d’entrer discrètement dans la pièce et avait surpris le regard inquisiteur du journaliste posé sur sa table.
         - Merci, M. Mauré, dit Taylor.
         - Je vous en prie. Pouvons-nous continuer ?
        - Mais bien entendu ! Hum... Ah oui ! Une question que tout le monde se pose. Qu’est-ce qui vous a inspiré toutes ces histoires qui se sont si bien vendues et qui ont fait de vous un écrivain célèbre ?
    Lucas n’osait répondre. Il prit un temps de réflexion puis rétorqua.
         - Ma réponse vous semblera sûrement plus extravagante que tous les romans que j’ai écrits jusqu'à présent ! Avez-vous du temps devant vous ?
         Bévy acquiesça et Lucas commença alors un long récit.
         L’année de ses douze ans, son père avait quitté sa mère pour une autre femme. Encore jeune, l’épouse abandonnée, sous le poids du chagrin, avait décidé de vendre sa résidence parisienne pour s’installer dans un village éloigné, au centre de la France, où elle avait rencontré un nouvel homme. De tempérament plutôt débrouillard, Lucas n’avait pas eu de mal à s’adapter à cette nouvelle vie que tout opposait pourtant à son existence dans la capitale. Passionné de football, il s’était inscrit dans l’équipe du lycée et en était devenu le capitaine. À seize ans, il mesurait déjà un mètre quatre-vingt-deux et faisait partie des beaux gosses du lycée. Ses yeux verts et ses cheveux châtains toujours en bataille faisaient craquer la plupart des filles.
         Un jeudi après-midi, après un entrainement intensif avec l’équipe, alors qu’il longeait les champs avec deux amis pour rentrer, Lucas aperçut au loin une maisonnette.
         - Les gars ! Allons voir ! déclara-t-il.
         Les fenêtres étaient intactes mais la poussière, qui s’était accumulée au fil du temps, ne laissait par entrevoir l’intérieur. Les murs, constitués de planches de bois vieillies, semblaient à peine soutenir la maigre construction. Lucas proposa d’entrer. La serrure, usée par le temps n’avait pas fait long feu : elle avait sauté dès les premiers essais d’infraction. La pièce principale baignait dans la lumière filtrée par les vitres sales. Elle contenait une petite cuisine, une cheminée et un salon. Les meubles cachés sous de vieux draps grisâtres étaient en demi-cercle autour d’une petite table basse devant l’âtre. Des toiles d’araignées occupaient tous les coins et recoins, et même l’intérieur du four usé. Les trois amis retirèrent les draps. Les garçons découvrirent deux canapés cassés et un fauteuil dans lesquels ils s’installèrent. Antoine posa chaussures à crampons sales sur la table basse et déclara :
         - Les copains je vous propose de faire de cette maison notre QG !
         - Hum... Ouais, pourquoi pas après tout... Ça se voit qu’il n’y a plus personne ici depuis des générations ! rétorqua Philippe.
         - Moi aussi, ça me va, ajouta Lucas. Mais Antoine, regarde-toi. Affalé sur ce canapé, tu as l’air d’un vieux snob ! Il ne te manque plus que la pipe !
         Tous éclatèrent d’un fou rire. Les semaines qui suivirent furent animées. Les trois adolescents passèrent leurs week-ends et leurs fins d’après-midi à peindre, nettoyer et réparer l’intérieur de la maison.
         Un soir, après avoir fait un tour au QG, Lucas rentra chez lui et découvrit sa mère et son beau- père en pleine dispute. Avant qu’il n’ait pu s’échapper, ce dernier, dont l’haleine empestait l’alcool à plein nez, l’avait attrapé par le col et le trainait vers la porte d’entrée. Il était rentré trop tard et n’avait qu’à rester dehors. La pluie commençait à tomber et Lucas n’avait nulle part où aller, hormis la maisonnette. Il y avait des fuites partout, l’eau s’infiltrait par le toit, les vitres et même à travers les murs.Voulant bouger un fauteuil qui commençait à être trempé, Lucas se prit le pied dans une planche mal imbriquée et tomba à plat ventre. Lorsqu’il leva le nez, il découvrit un tout petit loquet ancré dans le sol. En tâtonnant, il sentit sous ses doigts que le plancher avait des fissures inhabituelles. Intrigué, il tenta de soulever une planche mais il lui fallait un levier.Tout en pestant, il farfouillait à la recherche d’un outil quelconque qui aurait pu faire l’affaire. Finalement, après de longues minutes, il réussit, à l’aide d’une tige en fer, à faire bouger la trappe qui s’ouvrit sur des escaliers menant à une cave. Curieux, Lucas partit explorer. Contrairement à ce qu’il aurait imaginé, ce sous-sol était éclairé par des lampes à huile et un couloir menait à une petite pièce où se tenait une table.
         Jamais Lucas n’avait vu un objet d’une telle grâce. Son bois étincelait de reflets variant de brun foncé au noir de jais et prenait une teinte dorée dans la lueur des lampes. Ses contours étaient munis d’ornements magnifiques sculptés avec délicatesse. Ses pieds n’étaient pas banalement droits, mais légèrement courbés. Il s’approcha, ne pouvant détourner son regard de ce meuble splendide. Il mourait d’envie de toucher la surface qui l’attirait comme un aimant. Lorsque ses mains entrèrent en contact avec le bois lustré, Lucas poussa un cri d’effroi et eut un mouvement de recul. Le plateau, aussi étincelant qu’un miroir, n’était pas froid. Il en émanait une douce chaleur. Sa curiosité prit le dessus et ses doigts glissèrent sur le bois : il propageait un sentiment de paix que le jeune homme goûtait avec plaisir. Il sentait des fourmillements monter le long de ses doigts, pour atteindre ses poignets et ses épaules avant de se propager enfin dans tout son corps. Ses doigts caressaient toujours la surface, lorsqu’ils effleurèrent une mince fissure. Lucas commença à gratter, croyant qu’elle était due à de la saleté, mais contre toute attente, elle scintilla puis s’illumina.
         La petite égratignure se divisa en deux puis grandit et, petit à petit, plein de petites fissures firent leur apparition comme par magie. Elles étaient de toutes formes et de toutes tailles ! Lucas était abasourdi par ce spectacle fantastique qui l’horrifiait en même temps. Une fois que la table fut saturée de mille et une égratignures brillantes, elles se mirent à bouger et s’alignèrent en colonnes. Lucas s’approcha et réalisa que toutes ces petites brèches s’étaient massées pour former des mots, puis des paragraphes et enfin des chapitres. La table lui contait une histoire ! La première chose qu’il vit inscrite fut l’heure, 23h01, puis la date, le 23 octobre 1994.
         Le soleil s’était levé sur le Kilimanjaro, réveillant les couleurs chaudes de la savane africaine en même temps que ses habitants. Omotou, un jeune homme de la tribu des Kikuyu, s’en allait faire paître les vaches avant que la chaleur ne se lève. En octobre, elle ne se manifestait que quelques heures après l’aurore, accompagnant le soleil lorsque celui-ci atteignait son zénith. Armé de son bâton habituel, Omotou avait déjà parcouru quatre kilomètres lorsqu’il tomba sur une horde d’éléphants. Il reconnut la matriarche, ainsi que les jeunes mâles qui paradaient les uns devant les autres. Une scène inhabituelle attira son regard. Un jeune éléphanteau de quatre semaines se tenait à l’écart du groupe. Omotou connaissait bien le dénouement de ce genre de situation : le petit, laissé sans défense, terminait tôt ou tard dans l’estomac des prédateurs.
         Omotou avait entendu parler d’une jeune fille sud-africaine qui avait élevé un éléphanteau et en avait fait son ami. Par la suite, cet exploit l’avait rendue célèbre à travers tout le continent. Excité à l’idée d’être connu lui aussi, il décida de tenter sa chance. Il délaissa son troupeau le temps d’une petite expédition. Il s’approcha en marchant face au vent, pour que le jeune animal ne décèle pas son odeur. Omotou n’avait aucunement envie de passer à la postérité comme le jeune homme stupide qui s’était fait écraser en voulant approcher un éléphant. Ce premier essai avait tourné au vinaigre : le troupeau avait senti sa présence et avait accouru vers le petit pour le protéger du danger.
         Ne voulant pas avouer son humiliant échec, Omotou persista et parvint au bout du neuvième jour à s’approcher suffisamment pour jeter une main de banane aux pattes de l’éléphanteau. L’animal eut un mouvement de recul, puis renifla du bout de sa trompe la banane la plus proche, la prit maladroitement et la porta à sa bouche...
    Lucas était absorbé par l’histoire que lui contait la table, ses yeux restaient rivés sur les fissures qui bougeaient, au fur et à mesure qu’il lisait l’histoire, pour former d’autres mots. Par la suite, il revint tous les jours à la maisonnette. Lors de sa seconde visite un samedi matin, il tenta de gratter la fente, avide de lire une nouvelle histoire. Malheureusement celle-ci ne réagit pas et l’incompréhension de Lucas face à ce problème le laissa songeur. Il décida donc de revenir dans la soirée comme la première fois. Il débarqua à 22h50 et gratta pendant plusieurs minutes. Contrairement à la fois précédente, ce ne fut pas une, mais plusieurs égratignures qui s’illuminèrent inopinément et formèrent une nouvelle histoire. Ravi, Lucas la lut avidement. Il remarqua aussi que l’heure inscrite en haut était, cette fois-ci, 23h02. Son instinct lui dit de faire attention à ce détail. Il revint donc le lendemain à 23h et, à 23h03 il commença à frotter une des brèches. Instantanément, une nouvelle histoire apparut. Lucas venait de prendre conscience d’une chose essentielle : la table contait une nouvelle histoire à chaque minute et, une fois celle-ci terminée, elle laissait quelques éraflures de plus dans la surface. Lucas passa le reste de son temps à admirer la table et à lire de nouveaux récits. Il adorait plonger dans divers mondes, passant de la savane avec Omotou et son éléphanteau, à l’île Maurice où Abdoul, le marchand de faratas, s’était fait voler sa roulotte. Lucas apprit à connaître la vie des Incas et celle des hommes du futur, les « Humas ». Sa culture générale s’était considérablement élargie et il avait découvert une nouvelle passion, la lecture.
         Un jeudi soir, à 23h59 Lucas gratta la table, les multiples fissures scintillèrent longuement avant de faire apparaître l’histoire. Lucas la trouva beaucoup plus courte que les autres. Il venait de sortir de sa transe lorsque la flamme des lampes à huile s’éteignit, le plongeant dans une obscurité totale. Une phrase fit son apparition au centre de la table : « C’était la dernière histoire que je connaissais. À toi maintenant. »
         Taylor Bévy restait bouche bée. Ce que venait de lui relater Lucas Mauré était absurde.
         - M. Mauré, êtes-vous en train de me dire que vous avez retranscrit toutes les histoires que vous avez lues sur la table ?
         - En effet, mais je les ai aussi améliorées, bien entendu.
         Le journaliste éclata alors d’un rire sonore qui se répercuta dans la pièce.
         - M. Mauré, ceci était la meilleure de vos histoires ! Quand sortirez-vous le prochain livre ?
         - Bientôt... répondit l’auteur.
         Lucie releva la tête et mit un certain temps à se remémorer où elle se trouvait. La pièce était partiellement éclairée par quelques rayons de lumière. Lorsqu’elle abaissa son regard, elle vit ses mains effleurer une table de bois noir où était inscrit « À toi maintenant ». Le meuble venait de lui raconter l’histoire de Lucas Mauré.

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