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Concours de nouvelles Vaovao 2012

  • À deux



    par Soa RAKOTOARIVONY
    
Seconde 7, Lycée Français de Tananarive


         Assise en silence, elle observait.
    Miha avait l'habitude de venir dans ce marché tous les vendredis soirs depuis quelques 
semaines. Elle ouvrait grand les yeux et regardait le monde autour d'elle. Les marchands, 
déjà habitués à sa présence, lui faisaient des signes, des sourires. Elle répondait poliment, 
souriant elle aussi.
         Des étals à perte de vue.
         Des parasols troués, multicolores, ou des bâches en plastique soutenues par des poteaux 
de bois brut s'étendaient sur toute la rue Amiral Billard. Le marché était bondé, les 
marchands criaient, braillaient tous plus fort les uns que les autres. Mais Miha ne s'en 
souciait pas. Seule comptait la vue qui s'offrait à elle. Et tous les vendredis, sans jamais 
se lasser, elle s'asseyait en face d'un artisan spécialisé en instruments de musique. Des 
minis tambours en collier ou en bibelot, des valihas, sortes de "harpes" faites d'une tige 
épaisse de bambou et de cordes de nylons tout autour, et des guitares, en bois, si jolies, si 
fragiles, si brillantes. Tout ces objets abrités sous une bâche en plastique qui menaçait de 
s'envoler au moindre coup de vent, accrochée à des planches de bois qui semblaient 
vieillir chaque jour davantage.
         Puis le soir tombait. Elle ramassait ses affaires et se levait de la pierre où elle s'était 
installée. Après un dernier regard vers le marchand, elle partait. Elle rejoignait alors la 
plage de Tamatave pour rentrer plus vite.
         Et courir.
         Courir à en perdre haleine. 
Courir jusqu'à oublier.
         Oublier qu'il y avait deux ans, elle aurait pu demander le prix d'une de ces guitares. En 
acheter une, en jouer. Elle avait eu le temps d'apprendre les bases.
    Mais, un samedi soir en rentrant de ses cours de musique, un conducteur avait perdu le 
contrôle de son véhicule. Et là, tout était allé très vite. La voiture avait tourné vers elle, 
l'avait percutée de plein fouet et continué sa route tout droit dans le canal des Pangalanes. 
Miha était tombée sur le trottoir, la tête la première.
         Puis plus rien pendant des heures.
         Dans les brefs moments où elle avait repris un peu connaissance, elle entendait un bour- 
donnement sourd battre à ses oreilles, et après, plus rien. Elle s'était réveillée dans une 
chambre d'hôpital, en pleine nuit, sa mère allongée sur un petit lit au pied du sien. Mais 
elle n'avait rien entendu.
    Rien.
         Ni le vent par la fenêtre ouverte qu'elle sentait pourtant, ni la circulation, ni même le son 
de sa propre voix quand elle avait essayé de parler. Après la visite des médecins, le 
diagnostique était tombé: tympans déchirés, perte de l'ouïe.
         Irréversible.
         "Et à vos marques ... Prêts? PARTEZ!!!"
         Tous les coureurs avaient pris un bon départ et Noa était en deuxième position. La 
deuxième place, c'est bien. Mais la première, c'est encore mieux. Alors il redoubla 
d'effort, il accéléra ses mouvements. Son rythme cardiaque en faisait autant.
         Et ça lui faisait mal.
         Pour un peu, il se serait laissé tomber par terre, là, tout de suite. Juste pour voir. Et il priait déjà pour qu'en cas de chute, intentionnelle ou non, il se fasse mal... même rien qu'un peu. 
Mais il continuait à courir. Il redoublait d'effort, il pouvait gagner, s'il le voulait. Là était la question. Est-ce qu'il le voulait?
         Est-ce qu'il méritait de gagner?
         Plus que quelques mètres. Il se posait des questions. « Toutes ces erreurs que tu as pu faire jusqu'ici t'ont-elles appris quelque chose? Et maintenant, tu pourrais gagner. 
Comme tu pourrais tout perdre. Tout ne dépend que de toi. »
         Quelques pas.
         Son cœur ralentit.
         Ses pas aussi.
         Bientôt, David Chen le dépasserait. 
Maintenant.
         Il ferme les yeux. Il ne veut plus entendre. Il sait déjà.
         Son pied passe la ligne.
         Il est deuxième.
         Toutes les familles des coureurs se précipitent sur leur rejeton. Lui, il reste la tête baissée, les mains sur les genoux. Son père marche déjà vers lui d'un pas lent mais ferme. Noa n'a 
même plus peur. Cela fait des années qu'il n'a plus peur. Il a longtemps cherché quelque 
chose pour évacuer sa rage. Il a tout essayé. Poudre, herbe, alcool...
         Et il a trouvé ce qu'il lui fallait.
         Quelqu'un à qui se confier quand il en avait besoin. Il avait vraiment beaucoup de chance.
         Depuis qu'il connaissait Miha, il se sentait plus serein, plus sûr de lui. Il n'était plus en 
compétition avec qui que ce soit.
         Il était bien.
         Et elle seule arrivait à lui faire ressentir ça.
         Pendant qu'il était ainsi perdu dans ses pensées, la voix de son père résonna comme un gong à ses oreilles douloureuses :
         "Tu ne seras donc jamais quelqu'un ?! Qu'est-ce qui t'as pris, bon sang? Tu étais si près du but, tu aurais pu gagner! Tu aurais dû même! Tu n'as fais aucun effort! A croire que 
ça t'amuse de perdre! Si près du but, je te dis!!
         - C'est bon Papa ... j'ai compris ...
         - Et ne me parle pas comme ça, tu entends? Fais attention! Je suis ton père ... " 
Noa avait déjà tourné la tête. David Chen venait lui serrer la main.
         Il connaissait ces scènes par cœur. Sur le retour, son père jouerait les victimes. Ce pauvre 
homme qui n'avait pas eu la chance d'avoir un fils digne de ce nom, le meilleur en tout. Il 
prendrait sa voix de torturé et la tête qui va avec. Puis viendraient les phrases toutes 
faites, comme s'il les avait apprises par cœur pour mieux humilier son propre fils. Il 
dirait: « Pour devenir le meilleur, il faut battre le meilleur. » Ou encore: « Dans la vie, on 
ne te donne rien. Il faut prendre. » Et il finirait par: « Tu ne seras jamais quelqu'un, tu 
n'iras jamais loin et tu ne feras rien de ta vie si tu ne te donnes pas à fond dans tout ce 
que tu fais dès maintenant. Compris? » A quoi Noa répondrait machinalement:
         « Compris. »
         Ainsi donc se terminerait cette journée, si banale et si habituelle.
         Le soir dans son lit, il pensait en regardant cette étagère en face de lui. Y étaient disposés 
toutes sortes de prix, toutes ses récompenses accumulées depuis des années. Premier prix 
du concours d'écriture au collège, coupes de divers sports, récompense de photographie, 
premiers prix de cross et tant d'autres. Il se disait que c'était déjà bien suffisant, non? Que 
personne n'était parfait. Alors, pourquoi la vie s'était-elle acharnée à lui donner ce père? 
Ou pourquoi fallait-il qu'il soit si ... lui?
         Son portable vibra.
         C'était un message de Miha.
         "Alors cette course? :-) Je serais passée volontiers, mais aujourd'hui j'avais besoin d'aller 
tu sais où."
         Un sourire se dessina sur ses lèvres. Il répondit:
         "Suis arrivé deuxième. Ferai mieux la prochaine fois. Père en colère comme d'hab'. 
T'inquiète, c'est pas grave que t'aies pas pu venir. :-) T'as pas raté grand chose ... ''.
         Son portable vibra encore.
         " ... je t'ai raté toi ... Si ça c'est pas grand-chose! ;-) Bonne nuit, vais dormir, Tu passes 
toujours demain à 3h ?
    - :-) Oui, demain 3h. Bonne nuit, alors."
         Il s'endormit avec la même pensée: il avait quand même beaucoup de chance!
         Miha était impatiente que Noa arrive. Dans la vie, elle n'avait jamais eu de vrais amis, 
encore moins depuis son accident. Alors elle passait le plus de temps possible avec lui. 
Il était le seul à réellement faire des efforts, en dehors de sa famille. Il avait même essayé 
d'apprendre le langage des signes pour elle! Et il se débrouillait plutôt bien, même s'il 
préférait encore lui envoyer des messages. Parfois, lorsqu'il lui écrivait alors qu'une 
distance de même pas un mètre les séparait, elle se vexait un peu.
         Elle voulait qu'on lui parle.
         Même si les seuls mots possibles s'exprimaient avec les mains.
         Mais il savait toujours la faire sourire ensuite. Ils avaient bien compris, depuis le temps: à 
deux, on est toujours plus fort. Et peu importe la situation. Noa avait été là pour elle après 
son accident. Elle était là pour lui quand son moral était au plus bas. Il savait lui changer les idées.
         Alors qu'elle prenait son petit déjeuner avec sa mère, celle-ci lui demanda ce qu'elle 
allait faire de sa journée. Elle répondit que Noa passerait. Sa mère fit une moue irritée. 
Elle voulait que sa fille aille sur la tombe de son arrière-grand père avec elle et toute la 
famille. Miha répondit qu'elle irait une prochaine fois, ils y allaient tout le temps, de 
toute façon ...
         Elle ne comprenait pas toujours ces coutumes malgaches. Pourquoi saluer les morts en 
grandes pompes avec toute la famille? Elle n'avait même jamais connu son arrière-grand 
père. Il était mort quand elle était encore toute petite. Elle voulait bien comprendre que 
certaines personnes ressentent le besoin d'aller sur la tombe de leurs proches décédés. 
Elle comprenait même qu'on leur apporte des fleurs.
         Elle comprenait qu'on leur parle. Pas qu'on les prie.
         Elle comprenait qu'on les regrette. Pas qu'on les fête comme s'ils allaient se lever d'un 
instant à l'autre et frapper à l'imposante porte en demandant qu'on les sorte de là.
         Les morts n'entendent plus rien.
         Si elle était morte deux ans plus tôt, elle n'aurait pas voulu que des inconnus pleurent sur 
sa tombe. Elle n'avait pas marqué leur vie, ne les connaissait pas. Elle n'aurait pas voulu 
que chaque année on vienne « retourner» son corps, lui lire des poèmes et chanter 
pendant des heures, debout devant sa tombe.
         Mais à quoi pensait-elle donc? Elle était en vie! Et heureuse. Et, cet après-midi, elle 
n'avait aucune envie d'aller sur la tombe d'un quasi-inconnu! Elle serait avec son 
meilleur ami, un point, c'est tout.
         « Alors fils, tu comptes t'entraîner aujourd'hui, n'est-ce pas? Il faut tout de suite te 
remettre au travail pour gagner la prochaine fois. »
         Sa mère pinça les lèvres. Elle savait que la dispute allait éclater, alors elle répondit à la 
place de son fils:
         « Non, tu te souviens bien, voyons: aujourd'hui Noa va chez Miha. Pour s'aérer un peu 
la tête ... il l'a bien mérité!
         - Mais de quoi tu parles? Il a mérité quoi au juste? On ne félicite pas les couturières, on 
félicite le styliste!
         - Image intéressante de ton fils, Georges, vraiment. Une couturière, tu dis? Allons! A 
son âge, il a le droit de s'amuser.
         La discussion pouvait durer longtemps comme ça. Mais sa mère gagnait toujours, Noa le 
savait. Il pouvait partir tranquillement sans même se faire remarquer. Plus tard sa mère 
lui dirait qu'il pouvait aller chez Miha.
         Il était déjà sur le seuil de la cuisine quand il entendit son père dire: 
« S'amuser? Comment donc peut-on s'amuser avec une sourde! » 
Sans réfléchir, il s'était retourné:
         -Et tu veux dire quoi, par là, au juste?
         -Noa, tenta sa mère ... »
         Son père pâlit légèrement. Un adulte ne tient pas de tels propos. C'était déplacé, il le 
savait. Puéril. Il ne répondit rien, se contentant d'hausser les épaules, mal à l'aise.
         « Tu sais, le fait qu'elle soit malentendante - parce que oui, quand on est poli, on dit « 
malentendant» - moi, ça ne me dérange pas. Il y a des tonnes de façons de communiquer. 
Il y a les gestes, les regards et ... et les tex tas aussi. Et puis, ce n'est pas sa faute si elle 
n'entend plus comme toi et moi! Tu crois qu'elle a choisi? Je ne mérite même pas de 
l'avoir comme amie!
         Il parlait de plus en plus fort. Peut-être même qu'il hurlait déjà. Il ne s'en rendait plus 
compte. Il était en colère, comme il ne l'avait plus été depuis longtemps. Et les mots 
sortaient. Il voulait lui montrer qu'il avait tort. Il en avait assez d'être faible face à lui. Il 
voulait réagir directement, pour une fois.
         « Et moi je suis bien avec elle! Tu peux pas savoir, toi! A te regarder, t'es bien avec 
personne! Tu ne fais jamais rien de gentil! Tu te crois au dessus de tout le monde parce 
que tu as réussi dans la vie! Mais t'as réussi quoi ?!! T'es jamais content! T'as toujours 
quelque chose à redire! Moi, je suis fier de moi! Si tu peux pas l'être, je le serai tout seul 
! Je suis fier d'avoir quelqu'un ... Quelqu'un à qui parler et avec qui rire. Tu connais ça, 
toi, rire ?! Quelqu'un qui me regretteras quand je serais plus là ! Ca te ferait quoi, si 
j'étais plus là ? Et tu aimerais qu'un inconscient te fasse perdre l'ouïe du jour au lende- 
main? Que ce pauvre fou bouleverse ta vie? Tu ferais quoi? Hein, tu ferais quoi? »
         Il était essoufflé. Il tremblait. Ses parents le regardaient. Il ne savait plus quoi dire. Il 
savait qu'il avait été cruel. Il regrettait même déjà.
         Mais il voulait que son père aussi regrette.
         Il voulait qu'il comprenne.
         Il tourna les talons. Personne ne dit rien. 
Il partit.
         Il courut longtemps pour arriver au marché de la rue Amiral Billard. Il chercha l'étal 
d'instruments de musique que Miha lui avait montré une fois, quand elle lui avait raconté 
qu'elle aurait adoré jouer de la guitare. Il venait de le trouver quand son portable vibra. Il 
le sortit de sa poche et vit que son père lui avait écrit. Il appréhendait un peu de le lire 
maintenant.
         Que pouvait-il dire?
         « Noa, je suis désolé de ne te l'avoir jamais dit avant. Je suis très fier de toi, mon fils. » 
Le message le laissa sans voix.
         Il ne savait même pas quoi répondre.
         Il rangea simplement son portable au fond de sa poche. Il se disait que c'était bien, les 
excuses. Que ça faisait toujours du bien. Et que parfois c'est vrai, on ne se rendait pas 
toujours compte qu'on ne les offrait pas assez. Ou pire, qu'on ne les avait encore jamais 
vraiment dites.
         Il ressortit son portable et commença à écrire.
         Le portable de Miha vibra dans sa poche. Noa venait de lui écrire. 
Elle lut:
         « Je sais qu'on se voit tout à l'heure, mais j'aime autant te le dire maintenant. Miha, je 
suis sincèrement désolé d'avoir été assez stupide pour avoir pris le volant dans un état 
aussi lamentable, il y a deux ans. Et encore plus désolé de t'avoir renversée ce jour là. »
  • Teddy



    par Chloé Diore de Perigny, 
Seconde l, Lycée de Tamatave

         Il s'appelait Teddy. Cela faisait vingt ans qu'il habitait cette maison près de Londres. 
Vingt ans qu'on lui avait permis de quitter le 196 Regent Street, qu'il détestait et où il 
avait passé la majorité de son enfance. Oui, le 196 était un endroit étrange où les gens 
passaient, venaient, le regardaient, lui et les autres orphelins guère plus âgés. Les 
visiteurs avaient un regard soit compatissant, soit méprisant. Certains les traitaient 
comme des objets: « C'est celui-là que je veux! » disaient-elles, en les attrapant. Pour- 
tant Teddy dévisageait avec envie les plus chanceux qui se faisaient adopter et quittaient 
ce bâtiment, en compagnie d'une famille qui serait désormais la leur. Malheureusement, 
tous n'avaient pas cette chance ... La plupart était condamné à rester là, à attendre, 
pendant des années, qu'une personne veuille bien d'eux. Avec un sourire aux lèvres, 
malgré tout, pour ne pas rebuter les éventuels parents.
         Il se souvenait que là-bas, c'était la même routine tous les jours. Des hommes et des 
femmes vêtus d'un uniforme portant le logo de l'établissement les aidaient à faire leur 
toilette avant l'ouverture, pour laisser place aux visites. Il se souvenait qu'en été, il luttait 
contre la fatigue pour ne pas s'endormir, lorsque le bâtiment restait ouvert jusqu'à vingt- 
deux heures. Dès lors que l'annonce de la fermeture fusait à travers les haut-parleurs, les 
derniers visiteurs alertés se dépêchaient de finir le tour de l'établissement avant de partir. 
Teddy n'avait jamais connu ses parents biologiques. Il savait seulement qu'il venait de 
Chine, comme beaucoup de ses amis. Ils avaient tous, sur l'étiquette de leur vêtement, 
leur nom et l'endroit d'où ils provenaient, sans qu'il n'ait jamais su pourquoi. C'était de 
cette manière qu'ils avaient découvert que la plupart d'entre eux venaient de pays asiati- 
ques. D'ailleurs, ils se ressemblaient tous étrangement.
         Le jour de son adoption avait été le plus beau de sa vie. C'était le 21 juin 1976, et la 
famille Robbins était venue régulièrement ces derniers temps. Madame Robbins semblait 
hésiter entre un autre orphelin du même âge et lui. C'est sa petite fille, Carol, sept ans à 
l'époque, qui l'avait désigné. Le trajet jusqu'à sa future maison avait duré deux bonnes 
heures. Teddy qui n'avait jusqu'alors jamais vu « l'extérieur» avait été fasciné par 
Londres. En chemin, Madame Robbins s'était arrêtée à Oxford Street, pour faire les 
magasins avec sa fille. Teddy, qui était resté dans la voiture, avait alors suivi l'agitation 
de la ville à travers la vitre de l'Austin rouge des Robbins. Elles étaient revenues les bras 
chargés de paquets une demi-heure plus tard. Il se rappelait qu'elles lui avaient acheté un 
pantalon pattes d'éléphant, très en vogue en ce temps-là. En reprenant leur chemin, ils 
étaient passés devant une horloge géante qui l'avait beaucoup fait rire. Carol lui avait 
indiqué que c'était Big Ben. Il voyait partout des bus à toits ouverts rouges, des cabines téléphoniques de la même couleur, des grands magasins qui le laissèrent sans voix. Il 
remarqua la gaieté des vêtements des passants : en pantalons larges, ils déambulaient, 
cheveux hirsutes, arborant des T.shirts orange avec des grosses fleurs.
         Lorsqu'il arriva chez les Robbins, il découvrit sa nouvelle maison. Elle était grande, 
spacieuse et lumineuse. Rien à voir avec l'endroit où il avait vécu jusqu'à présent. Carol 
l'installa tout de suite dans sa chambre, sans prendre le temps de lui faire visiter les lieux. 
Que cet espace était beau, agréable! Le lit était confortable, doux, avec un large couvre 
lit bleu qui s 'harmonisait avec le papier peint de la même couleur. Rien à voir avec 
l'entassement qu'il avait subi là-bas! Il contempla la vue d'ensemble qui s'offrait à lui. 
La chambre était rangée, un large tapis orange à longs poils, à ses pieds. L'atmosphère 
qui s'y dégageait le mit tout de suite en confiance. Il se Ua très vite d'amitié avec Carol. 
Tous les matins, Carol avalait son breakfast et partait dans son uniforme à la primary 
school, après lui avoir claqué une bise.
         Au fil des semaines, il devint son confident et son principal partenaire de jeu. Tous les 
soirs, Carol lui racontait ses journées, ses craintes, ses envies ... Un jour, elle avait 
bougonné-que Rose Mary n'était plus sa copine. Un autre jour, elle avait appris à la BBC 
qu'une manifestation d'adolescents avait été réprimée violemment à Soweto. Elle savait 
qu'elle pouvait tout lui dire. La nuit, elle le gardait dans ses bras, tout près d'elle. Sa 
présence la rassurait.
         Mais en grandissant, la jeune fille lui prêta moins d'attention et leur complicité 
s'effilocha. Pourtant, quand il n'était pas avec elle, il avait le cœur gros. Il se souvenait 
parfaitement de son départ pour Madagascar, lorsqu'elle avait dix huit ans. Ses parents 
lui avaient offert un séjour dans cette île tropicale pour son anniversaire. Elle qui devait 
passer ce voyage avec des amies et qui avait promis de l'emmener, changea d'avis. 
Qu'est-ce que ses amies allaient penser d'elle, si elle l'emmenait? Tel était l'argument 
qu'elle avait servi à ses parents pour avoir leur accord. Elle laissa donc ce pauvre Teddy, 
qui se faisait une joie de partir à l'étranger, démoralisé, en leur compagnie. Il resta 
enfermé durant les deux semaines qu'avait duré le séjour et refusait de sortir de la chambre. A son retour, Carole lui montra la guitare qu'elle avait rapportée : « Tu te rends 
compte ? lui avait-elle dit, je l'ai achetée pour quelques livres seulement, sur un 
marché!». Elle lui avait alors expliqué qu'elle avait été fascinée par ce pays immense et 
par la beauté des paysages. Elle avait pris ce cliché après avoir sillonné une ville 
étonnante jusqu'à tomber dans ce lieu quasi désert, occupé par ce seul marchand. « On 
aurait dit qu'il m'attendait! »avait-elle ajouté.
    Les soirs suivants, elle lui joua quelques morceaux de guitare mais s'en lassa vite. Son 
principal intérêt était devenu ce garçon avec laquelle elle était en permanence.
         Il s'appelait Tom et était un peu plus âgé qu'elle. Que ce type lui semblait désagréable 
avec son maillot « peace and love» et ses cheveux longs! Petit à petit, il prit néanmoins sa place dans la vie de Carol. Ce n'était plus Teddy son confident, ni lui qui la réconfor- 
tait, ce n'était plus lui non plus qu'elle serrait dans ses bras la nuit, mais c'était ce garçon. 
Lorsqu'il les regardait, les larmes lui montaient aux yeux, mais il restait tout de même là, 
immobile, un sourire aux lèvres.
         Un jour où Tom l'aperçut, il glissa à Carol qu'elle était désormais trop vieille pour cela. 
« Really ?», avait-elle interrogé, émue. Mais elle finit par acquiescer. Elle prit alors 
Teddy dans ses bras, les larmes aux yeux et embrassa le sommet de sa tête. « Adieu Teddy 
bear» lui glissa-t-elle tandis que la peluche resta figée dans son sourire éternel.

  • Un bonheur en soi



    par Sarah EL KHOURY
    Seconde 3, Lycée La Bourdonnais (Maurice)

         - Passe une bonne nuit mon chéri et réveille-moi si tu fais un cauchemar.
         Une petite lumière venait de s'éteindre dans l'une des maisons du village de Bchareh. Ce 
village était aussi beau dans le noir de la nuit qu'un ciel de soir d'été, avec ses milliers 
d'étoiles scintillantes.
         Cette douce voix chevrotante était celle de Mounia, une libanaise de soixante-dix-huit 
ans. Elle n'était pas très petite de taille mais son dos courbé qui portait le lourd fardeau 
de ses longues années vécues, lui dérobait quelques centimètres. Plusieurs rides se dessi- 
naient sur son vieux visage, telles des rivières desséchées creusées dans une peau ternie. 
Son visage, encadré par de longs cheveux décolorés toujours attachés en un petit 
chignon, ne vivait qu'à travers un regard pétillant et plein de vie. Un regard qui allait 
au-delà du matériel pour transpercer l'âme en émettant les ondes d'une joie presque 
enfantine.
         Depuis que son mari l'avait quittée pour voyager éternellement au pays des cieux, elle 
ne vivait que pour son fils, Rabih, qu'elle aimait plus que tout.
         Rabih, le nouvel homme de la famille aurait huit ans le lendemain. Elle aurait tant aimé 
lui faire une grande et belle fête mais elle savait que, malheureusement, ils ne seraient 
que deux ... Rabih était un enfant très spécial. Il n'allait pas à l'école. Il passait ses 
journées en compagnie de sa mère. Celle-ci était comblée par sa présence, par son amour, 
par tout le bonheur qu'il lui procurait mais, la nuit tombée, elle craignait toujours de le 
perdre. La nuit fait toujours peur! Elle nous couvre de son drap noir et met à nu toutes nos 
appréhensions.
         Mounia se hâta vers son lit pour retrouver la tranquillité que seuls une paupière baissée 
et un sommeil profond peuvent offrir.
         Le lendemain, dès son réveil, elle fouilla au fond de son placard et sortit une boite fermée 
à clef. Elle l'ouvrit méticuleusement et en sortit une bourse où elle avait caché le peu 
d'économies qu'il lui restait. Elle se précipita dans la chambre de son amour de fils:
         - Allez réveille-toi! Réveille-toi mon grand! Il est déjà huit heures!!! Joyeux anniver- 
saire! Allez debout! Viens prendre ton petit déjeuner, j'ai une belle surprise pour toi. 
Nous allons faire une ballade à Baalbek*!! C'est ton cadeau d'anniversaire. Tu verras 
mon chéri, c'est un endroit magnifique, chargé d'histoire, où l'on se sent emporté à 
travers les siècles. Les ruines sont immenses et majestueuses.
         Elle se dirigea vers la cuisine tenant son fils par la main. Deux bonnes manakichs* et 
quelques tranches de tomates les attendaient sur la table.
         - Mmm ... Quel délice!! C'était le petit déjeuner préféré de ton père!! Comme il me manque ce vieux Nadim! Dommage qu'il n'ait pas pu faire ta connaissance, il aurait été 
si fier de toi!!
         Une fois le repas terminé, ils se mirent en route vers Baalbek. Mounia n'avait évidem- 
ment pas de voiture mais ce grand jour méritait de payer exceptionnellement les services 
de Monsieur Saba, le chauffeur de taxi du village.
         Au fil des kilomètres Mounia cita les noms et les spécialités de chaque région, sans 
manquer de contempler les magnifiques paysages qui s'étendaient sous ses yeux. Elle ne 
se souvenait plus de la dernière fois qu'elle était sortie de son village ou plutôt, elle préfé- 
rait ne pas s'en souvenir. C'était quatre ans auparavant. Elle avait emmené Rabih pour lui 
faire découvrir les villages avoisinants et pour qu'il puisse jouer et s'amuser au ballon 
avec les autres jeunes de son âge. Mais ce n'est pas exactement ce qui s'était passé. Les 
a~tres l'avaient complètement ignoré et il avait fini par rester seul, dans son coin.
         Cette fois-ci, le vent qui lui caressait le visage à travers la fenêtre ouverte lui donnait 
l'impression de renaître .:
         - Bonjour Monsieur, je voudrais deux tickets d'entrée, s'il vous plait.
         - Bonjour Madame. Deux tickets adultes?
         - Ah non! Vous voyez bien qu'on est un adulte et un enfant! lui répondit-elle en tapotant avec fierté sur les épaules de Rabih. Aujourd'hui je passe la journée avec mon fils. Il 
vient d'avoir huit ans.
         Le vendeur de tickets fixa l'octogénaire et eut du mal à dissimuler un léger sourire ...
         - Alors bonne visite à tous les deux, Madame! Profitez bien des ruines et du soleil et si 
vous avez besoin d'un guide, n'hésitez pas à me le dire.
         - Ça va aller Monsieur, je suis vieille mais pas gâteuse, lança Mounia sur un ton de défi 
mêlé à de l'orgueil. Je connais l'histoire de ce temple sur le bout des doigts. Elle fait 
partie de la richesse de notre patrimoine! ajouta-t-elle plus gentiment.
         Aussitôt entrée, Mounia sortit l'ancien appareil-photo de son mari et commença à 
mitrailler Rabih à côté du temple, adossé aux colonnes, sous les regards menaçants des 
lions sculptés dans la pierre, gardiens des lieux depuis des milliers d'années ...
         Il courait partout, sautait, grimpait sur les restes des murs fissurés et elle le suivait, 
haletante de fatigue, heureuse de son bonheur et inquiète de son insouciance.
         - Rabih, descends de là, tu vas tomber mon chou!
         A mesure que la matinée avançait, l'endroit regorgeait de touristes parlant mille et une 
langues formant ainsi une symphonie étrange mais très agréable. Le lieu est d'ailleurs un 
réel mélange de civilisations. C'est un temple romain qui date de plus de deux mille ans, 
dans ce pays du Levant qu'est le Liban, avec des gens parlant l'arabe, le français, 
l'anglais, le russe ou le mandarin ... Un vrai arc en ciel aux mille couleurs!
          La journée s'écoula dans la joie et la sérénité. A la sortie, ils étanchèrent leur soif par un 
Jellab* en attendant le retour de Monsieur Saba qui était parti rentabiliser davantage sa 
journée en déposant un couple de touristes finlandais au site proche de Anjar*. Sur le 
chemin du retour, l'euphorie de cette journée poussa Mounia à inviter Monsieur Saba et 
Rabih à déjeuner sur les rives du Berdawné * même si cela allait creuser un peu plus sa 
bourse. Ils commandèrent un mézé libanais mais Mounia empêcha Monsieur Saba de boire plus d'un verre d'Arak* en lui rappelant qu'il devait conduire.
         De retour à la maison, ils étaient tout aussi épuisés que satisfaits. Ils mangèrent quelques 
fruits du jardin et, sans plus tarder, Mounia raconta à son enfant une douce et courte 
histoire. Et il se coucha aussitôt.
    Elle lui ajusta la couverture pour qu'il ne prenne pas froid, déposa un tendre baiser sur 
son front. .. et dans son adorable regard brouillé par les larmes d'une joie silencieuse, on 
pouvait lire toute la reconnaissance qu'elle éprouvait pour ce bonheur. Puis, trainant les 
pieds, elle regagna son placard pour ranger précieusement ce qui lui restait de son argent. 
Elle s'étendit sereinement en se repassant les images de cette belle journée, de ces petits 
moments simples arrachés au paradis. Pour elle, il n'y avait que l'instant présent, ni le 
passé ni le futur. Les fantômes des souvenirs l'avaient quittée depuis longtemps et elle 
savait qu'elle n'était plus assez en forme pour rattraper le train de l'avenir.
         Mounia était parfaitement lucide: Rabih, le printemps de sa vie, le rayon de soleil qui 
réchauffait la froideur de sa solitude n'était que le fruit .de son imagination. Il n'était 
visible qu'à son cœur. Il était J'enfant qu'elle avait toujours voulu mais qu'elle n'avait 
jamais eu. Son ombre continuerait toujours de la suivre et de meubler sa solitude sans 
jamais lui fausser compagnie. Et tant pis si les habitants du village la prenaient pour une 
folle et la regardaient avec le sourire. Elle n'en faisait pas cas puisqu'elle était heureuse. 
Elle avait fait de sa vie un rêve et de son rêve, une réalité. Et elle plaignait les autres qui 
ne rêvent qu'en noir et blanc ... Elle, elle rêvait en couleurs.

    Baalbek: Site historique romain datant du IIème siècle
    Manakich : Pizza au thym et à l' huile d'olive
    Jellab : Jus de dates bien glacé, avec des pignons
    Anjar : Site touristique datant de l'époque omeyyade
    Berdawné : Fleuve de la Bekaa bordant les restaurants traditionnels
    Arak : Boisson alcoolisée traditionnelle à base de raisins et d'anis
  • Un bonheur en soi



    par Sarah EL KHOURY
    Seconde 3, Lycée La Bourdonnais (Maurice)

         - Passe une bonne nuit mon chéri et réveille-moi si tu fais un cauchemar.
         Une petite lumière venait de s'éteindre dans l'une des maisons du village de Bchareh. Ce 
village était aussi beau dans le noir de la nuit qu'un ciel de soir d'été, avec ses milliers 
d'étoiles scintillantes.
         Cette douce voix chevrotante était celle de Mounia, une libanaise de soixante-dix-huit 
ans. Elle n'était pas très petite de taille mais son dos courbé qui portait le lourd fardeau 
de ses longues années vécues, lui dérobait quelques centimètres. Plusieurs rides se dessi- 
naient sur son vieux visage, telles des rivières desséchées creusées dans une peau ternie. 
Son visage, encadré par de longs cheveux décolorés toujours attachés en un petit 
chignon, ne vivait qu'à travers un regard pétillant et plein de vie. Un regard qui allait 
au-delà du matériel pour transpercer l'âme en émettant les ondes d'une joie presque 
enfantine.
         Depuis que son mari l'avait quittée pour voyager éternellement au pays des cieux, elle 
ne vivait que pour son fils, Rabih, qu'elle aimait plus que tout.
         Rabih, le nouvel homme de la famille aurait huit ans le lendemain. Elle aurait tant aimé 
lui faire une grande et belle fête mais elle savait que, malheureusement, ils ne seraient 
que deux ... Rabih était un enfant très spécial. Il n'allait pas à l'école. Il passait ses 
journées en compagnie de sa mère. Celle-ci était comblée par sa présence, par son amour, 
par tout le bonheur qu'il lui procurait mais, la nuit tombée, elle craignait toujours de le 
perdre. La nuit fait toujours peur! Elle nous couvre de son drap noir et met à nu toutes nos 
appréhensions.
         Mounia se hâta vers son lit pour retrouver la tranquillité que seuls une paupière baissée 
et un sommeil profond peuvent offrir.
         Le lendemain, dès son réveil, elle fouilla au fond de son placard et sortit une boite fermée 
à clef. Elle l'ouvrit méticuleusement et en sortit une bourse où elle avait caché le peu 
d'économies qu'il lui restait. Elle se précipita dans la chambre de son amour de fils:
         - Allez réveille-toi! Réveille-toi mon grand! Il est déjà huit heures!!! Joyeux anniver- 
saire! Allez debout! Viens prendre ton petit déjeuner, j'ai une belle surprise pour toi. 
Nous allons faire une ballade à Baalbek*!! C'est ton cadeau d'anniversaire. Tu verras 
mon chéri, c'est un endroit magnifique, chargé d'histoire, où l'on se sent emporté à 
travers les siècles. Les ruines sont immenses et majestueuses.
         Elle se dirigea vers la cuisine tenant son fils par la main. Deux bonnes manakichs* et 
quelques tranches de tomates les attendaient sur la table.
         - Mmm ... Quel délice!! C'était le petit déjeuner préféré de ton père!! Comme il me manque ce vieux Nadim! Dommage qu'il n'ait pas pu faire ta connaissance, il aurait été 
si fier de toi!!
         Une fois le repas terminé, ils se mirent en route vers Baalbek. Mounia n'avait évidem- 
ment pas de voiture mais ce grand jour méritait de payer exceptionnellement les services 
de Monsieur Saba, le chauffeur de taxi du village.
         Au fil des kilomètres Mounia cita les noms et les spécialités de chaque région, sans 
manquer de contempler les magnifiques paysages qui s'étendaient sous ses yeux. Elle ne 
se souvenait plus de la dernière fois qu'elle était sortie de son village ou plutôt, elle préfé- 
rait ne pas s'en souvenir. C'était quatre ans auparavant. Elle avait emmené Rabih pour lui 
faire découvrir les villages avoisinants et pour qu'il puisse jouer et s'amuser au ballon 
avec les autres jeunes de son âge. Mais ce n'est pas exactement ce qui s'était passé. Les 
a~tres l'avaient complètement ignoré et il avait fini par rester seul, dans son coin.
         Cette fois-ci, le vent qui lui caressait le visage à travers la fenêtre ouverte lui donnait 
l'impression de renaître .:
         - Bonjour Monsieur, je voudrais deux tickets d'entrée, s'il vous plait.
         - Bonjour Madame. Deux tickets adultes?
         - Ah non! Vous voyez bien qu'on est un adulte et un enfant! lui répondit-elle en tapotant avec fierté sur les épaules de Rabih. Aujourd'hui je passe la journée avec mon fils. Il 
vient d'avoir huit ans.
         Le vendeur de tickets fixa l'octogénaire et eut du mal à dissimuler un léger sourire ...
         - Alors bonne visite à tous les deux, Madame! Profitez bien des ruines et du soleil et si 
vous avez besoin d'un guide, n'hésitez pas à me le dire.
         - Ça va aller Monsieur, je suis vieille mais pas gâteuse, lança Mounia sur un ton de défi 
mêlé à de l'orgueil. Je connais l'histoire de ce temple sur le bout des doigts. Elle fait 
partie de la richesse de notre patrimoine! ajouta-t-elle plus gentiment.
         Aussitôt entrée, Mounia sortit l'ancien appareil-photo de son mari et commença à 
mitrailler Rabih à côté du temple, adossé aux colonnes, sous les regards menaçants des 
lions sculptés dans la pierre, gardiens des lieux depuis des milliers d'années ...
         Il courait partout, sautait, grimpait sur les restes des murs fissurés et elle le suivait, 
haletante de fatigue, heureuse de son bonheur et inquiète de son insouciance.
         - Rabih, descends de là, tu vas tomber mon chou!
         A mesure que la matinée avançait, l'endroit regorgeait de touristes parlant mille et une 
langues formant ainsi une symphonie étrange mais très agréable. Le lieu est d'ailleurs un 
réel mélange de civilisations. C'est un temple romain qui date de plus de deux mille ans, 
dans ce pays du Levant qu'est le Liban, avec des gens parlant l'arabe, le français, 
l'anglais, le russe ou le mandarin ... Un vrai arc en ciel aux mille couleurs!
          La journée s'écoula dans la joie et la sérénité. A la sortie, ils étanchèrent leur soif par un 
Jellab* en attendant le retour de Monsieur Saba qui était parti rentabiliser davantage sa 
journée en déposant un couple de touristes finlandais au site proche de Anjar*. Sur le 
chemin du retour, l'euphorie de cette journée poussa Mounia à inviter Monsieur Saba et 
Rabih à déjeuner sur les rives du Berdawné * même si cela allait creuser un peu plus sa 
bourse. Ils commandèrent un mézé libanais mais Mounia empêcha Monsieur Saba de boire plus d'un verre d'Arak* en lui rappelant qu'il devait conduire.
         De retour à la maison, ils étaient tout aussi épuisés que satisfaits. Ils mangèrent quelques 
fruits du jardin et, sans plus tarder, Mounia raconta à son enfant une douce et courte 
histoire. Et il se coucha aussitôt.
    Elle lui ajusta la couverture pour qu'il ne prenne pas froid, déposa un tendre baiser sur 
son front. .. et dans son adorable regard brouillé par les larmes d'une joie silencieuse, on 
pouvait lire toute la reconnaissance qu'elle éprouvait pour ce bonheur. Puis, trainant les 
pieds, elle regagna son placard pour ranger précieusement ce qui lui restait de son argent. 
Elle s'étendit sereinement en se repassant les images de cette belle journée, de ces petits 
moments simples arrachés au paradis. Pour elle, il n'y avait que l'instant présent, ni le 
passé ni le futur. Les fantômes des souvenirs l'avaient quittée depuis longtemps et elle 
savait qu'elle n'était plus assez en forme pour rattraper le train de l'avenir.
         Mounia était parfaitement lucide: Rabih, le printemps de sa vie, le rayon de soleil qui 
réchauffait la froideur de sa solitude n'était que le fruit .de son imagination. Il n'était 
visible qu'à son cœur. Il était J'enfant qu'elle avait toujours voulu mais qu'elle n'avait 
jamais eu. Son ombre continuerait toujours de la suivre et de meubler sa solitude sans 
jamais lui fausser compagnie. Et tant pis si les habitants du village la prenaient pour une 
folle et la regardaient avec le sourire. Elle n'en faisait pas cas puisqu'elle était heureuse. 
Elle avait fait de sa vie un rêve et de son rêve, une réalité. Et elle plaignait les autres qui 
ne rêvent qu'en noir et blanc ... Elle, elle rêvait en couleurs.

    Baalbek: Site historique romain datant du IIème siècle
    Manakich : Pizza au thym et à l' huile d'olive
    Jellab : Jus de dates bien glacé, avec des pignons
    Anjar : Site touristique datant de l'époque omeyyade
    Berdawné : Fleuve de la Bekaa bordant les restaurants traditionnels
    Arak : Boisson alcoolisée traditionnelle à base de raisins et d'anis
  • Chienne de vie



    par Jerry BE VIDAL 

    Seconde A, La Clairefontaine

         Tous les matins mon petit frère et moi allions jouer du« kabosy » vers huit heures et 
demie au «tohatoha-bato» d'Analakely. Nous n'allions pas à l'école, nous n'en avions 
pas les moyens parce que nos parents étaient des clochards. Les maigres sommes 
d'argent que mon frère et moi rapportions à la « maison» n'auraient jamais suffi à payer 
les écolages, mêmes dans les établissements publics comme l'EPP ou encore le CEG. Je 
dis « maison» mais en réalité notre maison c'était la rue, et mon oreiller n'était rien 
d'autre que mon bras ou les fesses puantes de mon petit frère. Evidemment, nous ne 
savions ni lire ni écrire mais une chose est sûre, c'est que j'avais un immense talent pour 
jouer de mon instrument et mon petit frère avait une belle voix très aigüe. Chaque fois 
que nous jouions, nous attirions une foule de personnes: des vieux, des jeunes, des « 
vazaha », des vendeurs de CD piratés ... et chaque fois que nous terminions notre presta- 
tion, nous ne recevions que de faibles applaudissements et seules quelques personnes 
avaient la générosité de nous donner de l'argent pour notre musique, les autres déguerpis- 
saient aussi vite que possible ou faisaient mine de téléphoner ou d être pressés. J'étais 
écœuré de voir tant de gens malhonnêtes et avares, pourtant je jouais à en 'saigner des 
doigts et mon petit frère chantait de toute son âme et de tout son cœur pour ne récolter 
que mille cinq cent ariary que notre mère allait dépenser en alcool ou en tabac. Ce n'était 
pas juste! Nous nous démenions, mon frère et moi pour avoir de l'argent et c'est elle qui 
profitait de tous nos gains. Elle passait ses journées à vagabonder, à dormir ou à se battre 
contre lkala Perline, sa pire ennemie qu'elle ne pouvait pas voir en peinture. Et nous, 
nous n'avions rien à manger!
         Ainsi, chaque soir, quand le soleil était derrière la gare de Soarano, nous partions aux 
pavillons d'Analakely ou nous demandions l'aumône. C'était notre routine. Nous 
trainions dans les rues sales dont les trottoirs étaient jonchés d'emballages de biscuits ou 
de sachets remplis de peaux de banane ou de mandarine. Nous pouvions rester toute la 
nuit, notre fainéante de mère ne se donnait jamais la peine de nous chercher; c'est à 
peine si elle nous adressait la parole sauf pour nous réprimander quand nous ne rappor- 
tions pas assez d'argent. J'ai entendu dire que si les parents nous réprimandent, c'est pour 
notre bien parce qu'ils nous aiment ; à la manière dont notre mère nous grondait, elle 
devait nous adorer! J'ai été persuadé très vite que la citation « qui aime bien châtie 
bien» était fausse.
         Un jour mon petit frère aperçut un couple étrange: c'était une très jolie jeune femme 
assez grande qui devait au moins avoir une vingtaine d'années, de longs cheveux soyeux 
et un corps avec des formes très généreuses! Elle était très belle, je n'avais jamais vu une beauté semblable. Par contre son compagnon était un petit blanc chauve aux narines 
poilues ; il semblait tellement vieux qu'on aurait dit qu'il lui restait quatre heures 
d'espérance de vie. La femme léchait régulièrement une crème rose et blanche dans un 
pot qui semblait se manger aussi. Mon petit frère accourut aussitôt et se mit à mendier 
cette texture bizarre que la jeune femme mangeait avec gourmandise. Mais elle fit 
semblant de ne pas le voir ni l'entendre! J'étais consterné! Elle tenait dans l'autre mail 
un sachet rempli de bonne nourriture et de boissons de toutes les couleurs et cette égoïst 
ne daignait même pas donner le reste de cornet de crème à cet enfant de dix ans qui la 
suppliait de lui donner ce délice. Mais que pouvais-je faire pour aider mon pauvre petr 
frère? Je réfléchis un court instant, me levai, courus vers le couple et là au moment où Ii 
femme, exaspérée, s'adressa à mon petit frère, je lui arrachai violemment le sachet, jl 
criai à mon frère de s'enfuir et nous courûmes à perdre haleine, le précieux sachet serri 
entre mes bras crasseux. Je me retournai pour vérifier que personne ne s'était lancé à no! 
trousses, j'aperçus la jeune femme gesticuler et l'entendis crier « AU VOLEUR! AU 
VOLEUR! » mais ni son compagnon ni les témoins ne réagirent. Ils avaient tellemenl 
l'habitude de ce genre de scène, ils se contenteraient de dire que c'était toujours ainsi, 
surtout en ces lieux et que les chenapans que nous étions étaient très malins et qu'elle 
aurait dû faire plus attention.
         Trois mois plus tard, ma mère est morte, tuée par l'alcool. Cela ne m'a pas du tout affecté 
contrairement à mon petit frère qui s'était habitué à l'envahissante et pénible présence 
de cette femme.
         Nous avions été placés dans un orphelinat où nous menions une vie décente, celle de 
tout le monde. On nous apprenait à lire et à écrire mais aussi cette ennuyante, pénible el 
démoniaquement difficile matière que sont les mathématiques. Mon petit frère s'intégra 
vite et devint un élève brillant, appliqué, studieux et intelligent, contrairement à moi que 
l'on punissait systématiquement. Mon petit frère me récitait facilement son alphabet, se! 
tables de multiplication et les poèmes étudiés en classe. Moi, j'essayais de donner k 
meilleur, en vain. Je me souviens d'un jour où l'institutrice m'avait fait tourner la tête er 
me demandant de résoudre un problème. Il s'agissait d'un cycliste qui devait gravir Uni 
côte de 10 km à la vitesse de 12 km/h. Ensuite, il devait redescendre les 10 km à la vitess 
de 36 km/h. Je devais calculer la vitesse moyenne V sur l'ensemble du parcours. JI 
répondis que la meilleure solution était de faire le parcours en voiture et de regarder Il 
vitesse des deux parcours sur le tableau de bord du véhicule. L'institutrice resta muette 
quelques instants, sans doute de surprise, c'était bien la première fois que je parvenais à 
répondre si brillamment à une question, j'étais fier de moi. Puis elle fouilla dans sa 
trousse et en sortit un objet qu'elle dissimula immédiatement derrière son dos. Elle m 
demanda ensuite de présenter mes paumes, j'étais ravi: elle allait sûrement me récorn 
penser pour ma bonne réponse. J'étais tellement excité que je fermais les yeux pou 
mieux savourer cet instant, et là, PAF! je fus surpris par un violent coup de règle sur me 
mains qui en sont devenues brûlantes, pire encore, l'institutrice me dit que ma répons 
était stupide! Je regagnai ma place, désemparé. Par la suite je n'essayai plus de compren 
dre ces stupides problèmes qui n'apportaient rien de bon, que des coups qui font vachement mal. La vieille tête d'autruche maigrichonne dont la silhouette faisait penser à celle 
de mon petit frère lorsque nous étions encore simples mendiants continuait à me punir 
parce que j'avais du mal à me soumettre à la discipline. Je ne pouvais pas faire la petite 
sieste dont j'avais l'habitude dans la rue parce que j étais en classe et la vieille autruche 
hurlait que ça ne se faisait pas. Mais si je ne pouvais pas faire la sieste en classe pourquoi 
m'empêchaient-ils sortir pour la faire à l'extérieur?
         On nous obligeait aussi à prendre une douche tous les soirs juste avant les séances de 
prières obligatoires avant de nous coucher, c'était d'ailleurs dans cet orphelinat que j'ai 
appris l'existence d'un Dieu qui veille sur nous depuis le ciel ...
    Pour mon petit frère et moi dormir dans un vrai lit était une expérience totalement 
nouvelle et nous allonger sur un matelas était très étrange. C'était tellement mou que cela 
m'empêchait de dormir, ce n'est qu'allongé au ras du sol que j'arrive à trouver le ~ 
sommeil. Tout, là-bas, était différent, j'étais entré dans un nouveau monde auquel j'avais 
du mal à m'adapter mais le pire c'est que je ne pouvais plus en sortir car sije m'enfuyais, 
je retrouvais la liberté, certes, mais à quel prix? Si je quittais cet enfer, je tombais dans 
bien pire encore ... mendier de nouveau pour manger. .. Je ne savais que faire, j'étais 
totalement perdu. J'avais beau réfléchir, mais rien, moi qui avais toujours su me tirer 
d'affaire lorsque j'étais confronté à des situations délicates par le passé, j'étais pris dans 
un horrible dilemme: la souffrance que peut engendrer la discipline ou bien la souffrance 
de la misère.
         J'étais tout seul, incompris, à bout de nerfs, je ne pouvais partager ma souffrance avec 
personne même pas avec mon traître de petit frère qui s'amusais à jouer les intelligents. 
Je pensais qu'il serait compatissant, comme il avait l'habitude de l'être lorsque nous 
étions dans la misère. Mais au contraire, il se plaisait énormément dans cette nouvelle vie 
et adorait étudier; quel idiot! il faut être fou pour accepter de vivre enfermé. Vraiment, 
il exagérait! Ne serait-que par gratitude, pour toutes les fois où je lui ai évité de se faire 
battre par notre mère, il aurait pu au moins accepter ma proposition de nous enfuir de ce 
maudit orphelinat, mais non, cet idiot préférait rester. La trahison de Judas envers le 
Christ passe encore, puisqu'il l'a trahi avec un baiser, mais là mon propre frère m'a trahi 
par un refus catégorique.
         Je ne m'avouai pas vaincu et je décidai malgré tout de le réveiller en pleine nuit pour 
nous faire la malle; il fallait que je l'emmène avec moi pour éviter qu'il ne soit totale
ment seul à moins que ce ne soit l'inverse. C'était peut être immoral de ma part de 
l'entraîner avec moi pour mais je m'en fichais, après tout, nous étions frères et nous 
devions rester ensemble pour le meilleur et pour le pire, c'était d'ailleurs l'argument que 
j'avançai pour le convaincre de me suivre. Mais il était têtu comme une mule et refusait 
de m'obéir. A court d'arguments, j'usai de mon autorité, mais pour la première fois, il osa 
me tenir tête; cet orphelinat l'avait vraiment changé, sa réaction me stupéfia. Fou de rage 
je bondis sur lui et le frappai pour qu'il change d avis, mais il se débattait comme un beau 
diable. Cependant je finis par avoir le dessus, je lui envoyai une gauche, suivi d'une 
formidable droite; mon petit frère hurla très fort pour qu'on vienne l'aider, ce qui réveilla 
tous les garçons qui appelèrent le responsable du dortoir. Je savais que j'allais une nouvelle fois être puni alors mon désir d'évasion resurgit encore plus fort, quel que soit 
le prix à payer, il fallait que je parte loin d'ici et que je retrouve ma liberté. Je sautai donc 
par la fenêtre du premier étage et m'agrippai à l'arbre près de la fenêtre et en descendis 
branche par branche tel un lémurien. Enfin j'arrivai au sol et je disparus dans les bois en 
laissant mon petit frère dans cet orphelinat.
         Les années s'écoulèrent et mon petit frère devint un brillant avocat, épousa une descen- 
dante de bonne famille et ensemble ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants ... 
Moi je rencontrai mon meilleur ami: le Destin, qui à la fin de la partie ne joua plus en 
ma faveur.
         «Mais que t'es t-il arrivé par la suite?»
         J'ai intégré un groupe de bandits : la bande des douze, comme on nous appelait ; nous 
avons terrorisé toute la région d'Itaosy. Après avoir cambriolé une somptueuse villa, j ai 
tiré trois coups de feu sur la maîtresse de maison qui m'avait surpris, la tuant sur le coup. 
Quand j ai vu son mari désespéré criant et implorant le nom de sa femme défunte, j ai été 
paralysé d'effroi. Je venais de détruire le conte de fée de mon petit frère en tuant son 
épouse. C était sa maison. Sans plus attendre, je pris la fuite. Une fois à l'abri, je me suis 
repassé la scène des centaines de fois et petit à petit, les regrets puis les remords se sont 
emparés de moi. Si seulement j'étais resté à l'orphelinat, si seulement je n'avais pas 
intégré ce maudit gang ...
         Pour rendre justice à mon frère je me suis rendu au commissariat le plus proche et voilà 
comment je suis arrivé ici, à Tsiafahy. Et toi, comment es-tu arrivé ici?

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