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Concours de nouvelles Vaovao 2012

  • Un bonheur en soi



    par Sarah EL KHOURY
    Seconde 3, Lycée La Bourdonnais (Maurice)

         - Passe une bonne nuit mon chéri et réveille-moi si tu fais un cauchemar.
         Une petite lumière venait de s'éteindre dans l'une des maisons du village de Bchareh. Ce 
village était aussi beau dans le noir de la nuit qu'un ciel de soir d'été, avec ses milliers 
d'étoiles scintillantes.
         Cette douce voix chevrotante était celle de Mounia, une libanaise de soixante-dix-huit 
ans. Elle n'était pas très petite de taille mais son dos courbé qui portait le lourd fardeau 
de ses longues années vécues, lui dérobait quelques centimètres. Plusieurs rides se dessi- 
naient sur son vieux visage, telles des rivières desséchées creusées dans une peau ternie. 
Son visage, encadré par de longs cheveux décolorés toujours attachés en un petit 
chignon, ne vivait qu'à travers un regard pétillant et plein de vie. Un regard qui allait 
au-delà du matériel pour transpercer l'âme en émettant les ondes d'une joie presque 
enfantine.
         Depuis que son mari l'avait quittée pour voyager éternellement au pays des cieux, elle 
ne vivait que pour son fils, Rabih, qu'elle aimait plus que tout.
         Rabih, le nouvel homme de la famille aurait huit ans le lendemain. Elle aurait tant aimé 
lui faire une grande et belle fête mais elle savait que, malheureusement, ils ne seraient 
que deux ... Rabih était un enfant très spécial. Il n'allait pas à l'école. Il passait ses 
journées en compagnie de sa mère. Celle-ci était comblée par sa présence, par son amour, 
par tout le bonheur qu'il lui procurait mais, la nuit tombée, elle craignait toujours de le 
perdre. La nuit fait toujours peur! Elle nous couvre de son drap noir et met à nu toutes nos 
appréhensions.
         Mounia se hâta vers son lit pour retrouver la tranquillité que seuls une paupière baissée 
et un sommeil profond peuvent offrir.
         Le lendemain, dès son réveil, elle fouilla au fond de son placard et sortit une boite fermée 
à clef. Elle l'ouvrit méticuleusement et en sortit une bourse où elle avait caché le peu 
d'économies qu'il lui restait. Elle se précipita dans la chambre de son amour de fils:
         - Allez réveille-toi! Réveille-toi mon grand! Il est déjà huit heures!!! Joyeux anniver- 
saire! Allez debout! Viens prendre ton petit déjeuner, j'ai une belle surprise pour toi. 
Nous allons faire une ballade à Baalbek*!! C'est ton cadeau d'anniversaire. Tu verras 
mon chéri, c'est un endroit magnifique, chargé d'histoire, où l'on se sent emporté à 
travers les siècles. Les ruines sont immenses et majestueuses.
         Elle se dirigea vers la cuisine tenant son fils par la main. Deux bonnes manakichs* et 
quelques tranches de tomates les attendaient sur la table.
         - Mmm ... Quel délice!! C'était le petit déjeuner préféré de ton père!! Comme il me manque ce vieux Nadim! Dommage qu'il n'ait pas pu faire ta connaissance, il aurait été 
si fier de toi!!
         Une fois le repas terminé, ils se mirent en route vers Baalbek. Mounia n'avait évidem- 
ment pas de voiture mais ce grand jour méritait de payer exceptionnellement les services 
de Monsieur Saba, le chauffeur de taxi du village.
         Au fil des kilomètres Mounia cita les noms et les spécialités de chaque région, sans 
manquer de contempler les magnifiques paysages qui s'étendaient sous ses yeux. Elle ne 
se souvenait plus de la dernière fois qu'elle était sortie de son village ou plutôt, elle préfé- 
rait ne pas s'en souvenir. C'était quatre ans auparavant. Elle avait emmené Rabih pour lui 
faire découvrir les villages avoisinants et pour qu'il puisse jouer et s'amuser au ballon 
avec les autres jeunes de son âge. Mais ce n'est pas exactement ce qui s'était passé. Les 
a~tres l'avaient complètement ignoré et il avait fini par rester seul, dans son coin.
         Cette fois-ci, le vent qui lui caressait le visage à travers la fenêtre ouverte lui donnait 
l'impression de renaître .:
         - Bonjour Monsieur, je voudrais deux tickets d'entrée, s'il vous plait.
         - Bonjour Madame. Deux tickets adultes?
         - Ah non! Vous voyez bien qu'on est un adulte et un enfant! lui répondit-elle en tapotant avec fierté sur les épaules de Rabih. Aujourd'hui je passe la journée avec mon fils. Il 
vient d'avoir huit ans.
         Le vendeur de tickets fixa l'octogénaire et eut du mal à dissimuler un léger sourire ...
         - Alors bonne visite à tous les deux, Madame! Profitez bien des ruines et du soleil et si 
vous avez besoin d'un guide, n'hésitez pas à me le dire.
         - Ça va aller Monsieur, je suis vieille mais pas gâteuse, lança Mounia sur un ton de défi 
mêlé à de l'orgueil. Je connais l'histoire de ce temple sur le bout des doigts. Elle fait 
partie de la richesse de notre patrimoine! ajouta-t-elle plus gentiment.
         Aussitôt entrée, Mounia sortit l'ancien appareil-photo de son mari et commença à 
mitrailler Rabih à côté du temple, adossé aux colonnes, sous les regards menaçants des 
lions sculptés dans la pierre, gardiens des lieux depuis des milliers d'années ...
         Il courait partout, sautait, grimpait sur les restes des murs fissurés et elle le suivait, 
haletante de fatigue, heureuse de son bonheur et inquiète de son insouciance.
         - Rabih, descends de là, tu vas tomber mon chou!
         A mesure que la matinée avançait, l'endroit regorgeait de touristes parlant mille et une 
langues formant ainsi une symphonie étrange mais très agréable. Le lieu est d'ailleurs un 
réel mélange de civilisations. C'est un temple romain qui date de plus de deux mille ans, 
dans ce pays du Levant qu'est le Liban, avec des gens parlant l'arabe, le français, 
l'anglais, le russe ou le mandarin ... Un vrai arc en ciel aux mille couleurs!
          La journée s'écoula dans la joie et la sérénité. A la sortie, ils étanchèrent leur soif par un 
Jellab* en attendant le retour de Monsieur Saba qui était parti rentabiliser davantage sa 
journée en déposant un couple de touristes finlandais au site proche de Anjar*. Sur le 
chemin du retour, l'euphorie de cette journée poussa Mounia à inviter Monsieur Saba et 
Rabih à déjeuner sur les rives du Berdawné * même si cela allait creuser un peu plus sa 
bourse. Ils commandèrent un mézé libanais mais Mounia empêcha Monsieur Saba de boire plus d'un verre d'Arak* en lui rappelant qu'il devait conduire.
         De retour à la maison, ils étaient tout aussi épuisés que satisfaits. Ils mangèrent quelques 
fruits du jardin et, sans plus tarder, Mounia raconta à son enfant une douce et courte 
histoire. Et il se coucha aussitôt.
    Elle lui ajusta la couverture pour qu'il ne prenne pas froid, déposa un tendre baiser sur 
son front. .. et dans son adorable regard brouillé par les larmes d'une joie silencieuse, on 
pouvait lire toute la reconnaissance qu'elle éprouvait pour ce bonheur. Puis, trainant les 
pieds, elle regagna son placard pour ranger précieusement ce qui lui restait de son argent. 
Elle s'étendit sereinement en se repassant les images de cette belle journée, de ces petits 
moments simples arrachés au paradis. Pour elle, il n'y avait que l'instant présent, ni le 
passé ni le futur. Les fantômes des souvenirs l'avaient quittée depuis longtemps et elle 
savait qu'elle n'était plus assez en forme pour rattraper le train de l'avenir.
         Mounia était parfaitement lucide: Rabih, le printemps de sa vie, le rayon de soleil qui 
réchauffait la froideur de sa solitude n'était que le fruit .de son imagination. Il n'était 
visible qu'à son cœur. Il était J'enfant qu'elle avait toujours voulu mais qu'elle n'avait 
jamais eu. Son ombre continuerait toujours de la suivre et de meubler sa solitude sans 
jamais lui fausser compagnie. Et tant pis si les habitants du village la prenaient pour une 
folle et la regardaient avec le sourire. Elle n'en faisait pas cas puisqu'elle était heureuse. 
Elle avait fait de sa vie un rêve et de son rêve, une réalité. Et elle plaignait les autres qui 
ne rêvent qu'en noir et blanc ... Elle, elle rêvait en couleurs.

    Baalbek: Site historique romain datant du IIème siècle
    Manakich : Pizza au thym et à l' huile d'olive
    Jellab : Jus de dates bien glacé, avec des pignons
    Anjar : Site touristique datant de l'époque omeyyade
    Berdawné : Fleuve de la Bekaa bordant les restaurants traditionnels
    Arak : Boisson alcoolisée traditionnelle à base de raisins et d'anis
  • Chienne de vie



    par Jerry BE VIDAL 

    Seconde A, La Clairefontaine

         Tous les matins mon petit frère et moi allions jouer du« kabosy » vers huit heures et 
demie au «tohatoha-bato» d'Analakely. Nous n'allions pas à l'école, nous n'en avions 
pas les moyens parce que nos parents étaient des clochards. Les maigres sommes 
d'argent que mon frère et moi rapportions à la « maison» n'auraient jamais suffi à payer 
les écolages, mêmes dans les établissements publics comme l'EPP ou encore le CEG. Je 
dis « maison» mais en réalité notre maison c'était la rue, et mon oreiller n'était rien 
d'autre que mon bras ou les fesses puantes de mon petit frère. Evidemment, nous ne 
savions ni lire ni écrire mais une chose est sûre, c'est que j'avais un immense talent pour 
jouer de mon instrument et mon petit frère avait une belle voix très aigüe. Chaque fois 
que nous jouions, nous attirions une foule de personnes: des vieux, des jeunes, des « 
vazaha », des vendeurs de CD piratés ... et chaque fois que nous terminions notre presta- 
tion, nous ne recevions que de faibles applaudissements et seules quelques personnes 
avaient la générosité de nous donner de l'argent pour notre musique, les autres déguerpis- 
saient aussi vite que possible ou faisaient mine de téléphoner ou d être pressés. J'étais 
écœuré de voir tant de gens malhonnêtes et avares, pourtant je jouais à en 'saigner des 
doigts et mon petit frère chantait de toute son âme et de tout son cœur pour ne récolter 
que mille cinq cent ariary que notre mère allait dépenser en alcool ou en tabac. Ce n'était 
pas juste! Nous nous démenions, mon frère et moi pour avoir de l'argent et c'est elle qui 
profitait de tous nos gains. Elle passait ses journées à vagabonder, à dormir ou à se battre 
contre lkala Perline, sa pire ennemie qu'elle ne pouvait pas voir en peinture. Et nous, 
nous n'avions rien à manger!
         Ainsi, chaque soir, quand le soleil était derrière la gare de Soarano, nous partions aux 
pavillons d'Analakely ou nous demandions l'aumône. C'était notre routine. Nous 
trainions dans les rues sales dont les trottoirs étaient jonchés d'emballages de biscuits ou 
de sachets remplis de peaux de banane ou de mandarine. Nous pouvions rester toute la 
nuit, notre fainéante de mère ne se donnait jamais la peine de nous chercher; c'est à 
peine si elle nous adressait la parole sauf pour nous réprimander quand nous ne rappor- 
tions pas assez d'argent. J'ai entendu dire que si les parents nous réprimandent, c'est pour 
notre bien parce qu'ils nous aiment ; à la manière dont notre mère nous grondait, elle 
devait nous adorer! J'ai été persuadé très vite que la citation « qui aime bien châtie 
bien» était fausse.
         Un jour mon petit frère aperçut un couple étrange: c'était une très jolie jeune femme 
assez grande qui devait au moins avoir une vingtaine d'années, de longs cheveux soyeux 
et un corps avec des formes très généreuses! Elle était très belle, je n'avais jamais vu une beauté semblable. Par contre son compagnon était un petit blanc chauve aux narines 
poilues ; il semblait tellement vieux qu'on aurait dit qu'il lui restait quatre heures 
d'espérance de vie. La femme léchait régulièrement une crème rose et blanche dans un 
pot qui semblait se manger aussi. Mon petit frère accourut aussitôt et se mit à mendier 
cette texture bizarre que la jeune femme mangeait avec gourmandise. Mais elle fit 
semblant de ne pas le voir ni l'entendre! J'étais consterné! Elle tenait dans l'autre mail 
un sachet rempli de bonne nourriture et de boissons de toutes les couleurs et cette égoïst 
ne daignait même pas donner le reste de cornet de crème à cet enfant de dix ans qui la 
suppliait de lui donner ce délice. Mais que pouvais-je faire pour aider mon pauvre petr 
frère? Je réfléchis un court instant, me levai, courus vers le couple et là au moment où Ii 
femme, exaspérée, s'adressa à mon petit frère, je lui arrachai violemment le sachet, jl 
criai à mon frère de s'enfuir et nous courûmes à perdre haleine, le précieux sachet serri 
entre mes bras crasseux. Je me retournai pour vérifier que personne ne s'était lancé à no! 
trousses, j'aperçus la jeune femme gesticuler et l'entendis crier « AU VOLEUR! AU 
VOLEUR! » mais ni son compagnon ni les témoins ne réagirent. Ils avaient tellemenl 
l'habitude de ce genre de scène, ils se contenteraient de dire que c'était toujours ainsi, 
surtout en ces lieux et que les chenapans que nous étions étaient très malins et qu'elle 
aurait dû faire plus attention.
         Trois mois plus tard, ma mère est morte, tuée par l'alcool. Cela ne m'a pas du tout affecté 
contrairement à mon petit frère qui s'était habitué à l'envahissante et pénible présence 
de cette femme.
         Nous avions été placés dans un orphelinat où nous menions une vie décente, celle de 
tout le monde. On nous apprenait à lire et à écrire mais aussi cette ennuyante, pénible el 
démoniaquement difficile matière que sont les mathématiques. Mon petit frère s'intégra 
vite et devint un élève brillant, appliqué, studieux et intelligent, contrairement à moi que 
l'on punissait systématiquement. Mon petit frère me récitait facilement son alphabet, se! 
tables de multiplication et les poèmes étudiés en classe. Moi, j'essayais de donner k 
meilleur, en vain. Je me souviens d'un jour où l'institutrice m'avait fait tourner la tête er 
me demandant de résoudre un problème. Il s'agissait d'un cycliste qui devait gravir Uni 
côte de 10 km à la vitesse de 12 km/h. Ensuite, il devait redescendre les 10 km à la vitess 
de 36 km/h. Je devais calculer la vitesse moyenne V sur l'ensemble du parcours. JI 
répondis que la meilleure solution était de faire le parcours en voiture et de regarder Il 
vitesse des deux parcours sur le tableau de bord du véhicule. L'institutrice resta muette 
quelques instants, sans doute de surprise, c'était bien la première fois que je parvenais à 
répondre si brillamment à une question, j'étais fier de moi. Puis elle fouilla dans sa 
trousse et en sortit un objet qu'elle dissimula immédiatement derrière son dos. Elle m 
demanda ensuite de présenter mes paumes, j'étais ravi: elle allait sûrement me récorn 
penser pour ma bonne réponse. J'étais tellement excité que je fermais les yeux pou 
mieux savourer cet instant, et là, PAF! je fus surpris par un violent coup de règle sur me 
mains qui en sont devenues brûlantes, pire encore, l'institutrice me dit que ma répons 
était stupide! Je regagnai ma place, désemparé. Par la suite je n'essayai plus de compren 
dre ces stupides problèmes qui n'apportaient rien de bon, que des coups qui font vachement mal. La vieille tête d'autruche maigrichonne dont la silhouette faisait penser à celle 
de mon petit frère lorsque nous étions encore simples mendiants continuait à me punir 
parce que j'avais du mal à me soumettre à la discipline. Je ne pouvais pas faire la petite 
sieste dont j'avais l'habitude dans la rue parce que j étais en classe et la vieille autruche 
hurlait que ça ne se faisait pas. Mais si je ne pouvais pas faire la sieste en classe pourquoi 
m'empêchaient-ils sortir pour la faire à l'extérieur?
         On nous obligeait aussi à prendre une douche tous les soirs juste avant les séances de 
prières obligatoires avant de nous coucher, c'était d'ailleurs dans cet orphelinat que j'ai 
appris l'existence d'un Dieu qui veille sur nous depuis le ciel ...
    Pour mon petit frère et moi dormir dans un vrai lit était une expérience totalement 
nouvelle et nous allonger sur un matelas était très étrange. C'était tellement mou que cela 
m'empêchait de dormir, ce n'est qu'allongé au ras du sol que j'arrive à trouver le ~ 
sommeil. Tout, là-bas, était différent, j'étais entré dans un nouveau monde auquel j'avais 
du mal à m'adapter mais le pire c'est que je ne pouvais plus en sortir car sije m'enfuyais, 
je retrouvais la liberté, certes, mais à quel prix? Si je quittais cet enfer, je tombais dans 
bien pire encore ... mendier de nouveau pour manger. .. Je ne savais que faire, j'étais 
totalement perdu. J'avais beau réfléchir, mais rien, moi qui avais toujours su me tirer 
d'affaire lorsque j'étais confronté à des situations délicates par le passé, j'étais pris dans 
un horrible dilemme: la souffrance que peut engendrer la discipline ou bien la souffrance 
de la misère.
         J'étais tout seul, incompris, à bout de nerfs, je ne pouvais partager ma souffrance avec 
personne même pas avec mon traître de petit frère qui s'amusais à jouer les intelligents. 
Je pensais qu'il serait compatissant, comme il avait l'habitude de l'être lorsque nous 
étions dans la misère. Mais au contraire, il se plaisait énormément dans cette nouvelle vie 
et adorait étudier; quel idiot! il faut être fou pour accepter de vivre enfermé. Vraiment, 
il exagérait! Ne serait-que par gratitude, pour toutes les fois où je lui ai évité de se faire 
battre par notre mère, il aurait pu au moins accepter ma proposition de nous enfuir de ce 
maudit orphelinat, mais non, cet idiot préférait rester. La trahison de Judas envers le 
Christ passe encore, puisqu'il l'a trahi avec un baiser, mais là mon propre frère m'a trahi 
par un refus catégorique.
         Je ne m'avouai pas vaincu et je décidai malgré tout de le réveiller en pleine nuit pour 
nous faire la malle; il fallait que je l'emmène avec moi pour éviter qu'il ne soit totale
ment seul à moins que ce ne soit l'inverse. C'était peut être immoral de ma part de 
l'entraîner avec moi pour mais je m'en fichais, après tout, nous étions frères et nous 
devions rester ensemble pour le meilleur et pour le pire, c'était d'ailleurs l'argument que 
j'avançai pour le convaincre de me suivre. Mais il était têtu comme une mule et refusait 
de m'obéir. A court d'arguments, j'usai de mon autorité, mais pour la première fois, il osa 
me tenir tête; cet orphelinat l'avait vraiment changé, sa réaction me stupéfia. Fou de rage 
je bondis sur lui et le frappai pour qu'il change d avis, mais il se débattait comme un beau 
diable. Cependant je finis par avoir le dessus, je lui envoyai une gauche, suivi d'une 
formidable droite; mon petit frère hurla très fort pour qu'on vienne l'aider, ce qui réveilla 
tous les garçons qui appelèrent le responsable du dortoir. Je savais que j'allais une nouvelle fois être puni alors mon désir d'évasion resurgit encore plus fort, quel que soit 
le prix à payer, il fallait que je parte loin d'ici et que je retrouve ma liberté. Je sautai donc 
par la fenêtre du premier étage et m'agrippai à l'arbre près de la fenêtre et en descendis 
branche par branche tel un lémurien. Enfin j'arrivai au sol et je disparus dans les bois en 
laissant mon petit frère dans cet orphelinat.
         Les années s'écoulèrent et mon petit frère devint un brillant avocat, épousa une descen- 
dante de bonne famille et ensemble ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants ... 
Moi je rencontrai mon meilleur ami: le Destin, qui à la fin de la partie ne joua plus en 
ma faveur.
         «Mais que t'es t-il arrivé par la suite?»
         J'ai intégré un groupe de bandits : la bande des douze, comme on nous appelait ; nous 
avons terrorisé toute la région d'Itaosy. Après avoir cambriolé une somptueuse villa, j ai 
tiré trois coups de feu sur la maîtresse de maison qui m'avait surpris, la tuant sur le coup. 
Quand j ai vu son mari désespéré criant et implorant le nom de sa femme défunte, j ai été 
paralysé d'effroi. Je venais de détruire le conte de fée de mon petit frère en tuant son 
épouse. C était sa maison. Sans plus attendre, je pris la fuite. Une fois à l'abri, je me suis 
repassé la scène des centaines de fois et petit à petit, les regrets puis les remords se sont 
emparés de moi. Si seulement j'étais resté à l'orphelinat, si seulement je n'avais pas 
intégré ce maudit gang ...
         Pour rendre justice à mon frère je me suis rendu au commissariat le plus proche et voilà 
comment je suis arrivé ici, à Tsiafahy. Et toi, comment es-tu arrivé ici?

  • Le périple de Naly



    par Yoan KATCHERA 

    Seconde 8, Lycée Français de Tananarive


         Il fut réveillé par le grondement fracassant du tonnerre. Il faisait sombre et le ciel anno 
çait un gros orage. aly, pris de panique, laissa les instruments de musique qu'il voulait 
vendre sur les étales et récupéra seulement sa guitare fétiche, cachée sous le petit 
morceau de bâche dont il se servait pour l'envelopper.
         Il quitta le marché vide d'un pas rapide, serrant contre sa poitrine le petit bout de bâche 
qui contenait sa guitare. Il ne s'étonna nullement qu'aucun des marchands ne l'ait 
prévenu de l'arrivée de cet orage en le laissant dormir seul dans son coin. Il savait qu'il 
ne se comportait pas très bien avec eux. Ils disaient qu'il était avare. Touchant à 
cinquantaine, il avait toujours été de nature méfiante et n'avait jamais eu d'amis. Il avait 
un petit visage ridé, coiffé d'un vieux chapeau malgache pour cacher ses cheveux blanc. 
Et sa figure exprimait toujours le dégoût que les autres lui inspiraient.
         Ce villageois taciturne venait d'une petite campagne malgache nommée Ronondrazaka. 
Quelques petites maisonnettes faites de paille et de terre cuite. Elle était située non loin 
de Mahajanga et accueillait les marchands à charrettes qui faisaient des allers-retours 
entre les villages de la région. Elle était principalement connue pour son grand marché 
où l'on trouvait de tout.
         L'avare marchait toujours sous la pluie, il semblait s'être perdu mais il se dit qu'il 
connaissait bien le chemin et continua de marcher en pensant que sa case n'était plus très 
loin. Il marcha ainsi longtemps, sous un ciel noir et menaçant, jusqu'à ce que la fatigue 
fasse trébucher sur une pierre et qu'il se cogne le crâne contre un arbre.
         Naly fut réveillé par les jolis chants des oiseaux.
         Il regarda devant lui mais ne distingua rien, à cause de la brume. Il se leva péniblement 
et chercha sa guitare. Il ne la trouva pas! Il commença à paniquer car cette guitare était 
toute sa vie. II l'avait reçue de son père alors qu'il était encore très jeune et elle était très 
importante à ses yeux car il avait passé toute sa jeunesse à gratouiller ce petit instrument 
de bois mal verni. C'avait été sa seule amie durant toute son enfance et sa jeunesse. Il 
avait le sentiment que cette guitare valait mieux encore qu'une personne car elle, 
moins, ne le jugeait pas et ne risquait pas de lui faire un mauvais coup ou lui voler 
biens.
         Après quelques instants de recherche paniquée, Naly trouva sa guitare juste derriè 
l'arbre contre lequel il s'était cogné. Il s'abattit dessus et retira la bâche pour voir si elle 
n'était pas endommagée. Il remercia le ciel d'avoir protégé son précieux bien.
    En relevant les yeux, il aperçut soudain des gens assis autour d'une grosse marmite. Il se 
dirigea vers eux, conscient tout d'un coup que son ventre commençait à grogner tellement il avait faim. A vrai dire, il n'avait rien mangé depuis la veille.
         Quand les gens autour de la casserole le virent, ils interrogèrent ce nouveau venu qui ne 
demandait qu'à être nourri. Le plus vieux des villageois n'en démordait pas: il ne donnerait rien à un inconnu sans avoir quelque chose en échange ! Alors son fils proposa 
l'hospitalité à Naly contre sa belle guitare. Celui-ci retira brutalement sa main tendue et, 
plus méfiant que jamais, s'éloigna loin de cette famille rapace en s'enfonçant dans la 
forêt.
         Il finit par s'asseoir au pied d'un immense baobab et regarda l'horizon.
         Il ne reconnaissait absolument pas l'endroit où il se trouvait. Il murmura pour lui-même: 
«Ca doit être le Petit Village au Grand Baobab ... J'ai déjà entendu deux jeunes vendeurs 
parler de cet endroit, au marché. »
         Il sursauta soudain quand il vit une jeune femme coiffée d'un chapeau de paille artisanal 
qui laissait échapper ses magnifiques nattes jusqu'au niveau de ses épaules. Naly la 
reconnut tout de suite: c'était la fille de la petite famille rassemblée autour de la marmite 
d'un moment auparavant. Elle devait avoir dans les vingt ans et il se rappela qu'elle se 
nommait Mena. Elle avait dans la main un morceau de pain qu'elle proposa à ce vieil 
homme affamé. Celui-ci prit l'offrande sans rien dire, mais il ne pouvait détacher son 
regard fasciné du sourire éclatant que la jeune fille arborait.
         Il ne comprenait pas.
         Il lui demanda enfin pourquoi elle partageait avec lui sa nourriture et comment elle 
pouvait encore garder le sourire. Elle répliqua que le plus grand bonheur au monde n'était 
pas de recevoir mais de donner. ..
         Naly ne la comprenait toujours pas, il pensa même qu'elle était folle.
         Il se contenta de se goinfrer de son petit morceau de pain en questionnant la jeune femme: 
« Sais-tu où se trouve mon village nommé Ronondrazaka ?
         - Non, je suis désolée mais, il a un drôle de nom ton village ... ! » Et elle commença à rire 
comme une gamine aux côtés de cet homme froid qui paraissait ne rien comprendre. Elle 
se retira finalement, expliquant que sa famille allait s'inquiéter de son absence. Naly 
répliqua avec un geste brusque:
         « Bon vent, petite folle! »
         Mena ne se retourna pas et poursuivit son chemin en souriant toujours. 
Le vieil homme, quant à lui, suivit son cœur et se dirigea vers le Nord.
         Après quelques heures de marche sous un soleil de plomb, il aperçut au loin une femme. 
Il devait être aux alentours de midi, il faisait une chaleur torride vu qu'on touchait la fin 
du mois de décembre. La femme devait avoir fini la pêche du matin et était en train de 
ranger ses filets. Elle paraissait très pauvre, son seul vêtement était un lamba-hoany tout 
déchiré qui ne cachait pas même sa poitrine. Au fur et à mesure qu'il se rapprochait, Naly 
pouvait distinguer son visage serein et radieux. Elle le salua et se présenta. Elle s'appelait 
Rindra. Curieuse, elle lui demanda ce qu'il avait dans la main. Le vieil homme sortit 
fièrement la guitare de sa bâche et la femme resta bouche bée: elle était très impression- 
née par ce petit instrument dont elle ne savait rien du tout!
         «Tu n'aurais pas quelque chose à manger, dis-moi? lui demanda Naly sans ménagement.
         Depuis ce matin, je n'ai avalé qu'un petit morceau de pain.
         - Je suis désolée mais, comme tu vois, je n'ai que quelques malheureux poissons pour 
toute provision. Que me donneras-tu en échange, si je les partage avec toi?
         - Je n'ai pas d'argent, répliqua le vieil homme, et ma guitare est mon seul bien. Elle représente toute ma vie, pour rien au monde je ne m'en séparerais. Je l'ai reçue de mon père 
quand j'étais encore tout jeune ... »
         Apres avoir raconté l'histoire de sa guitare et la sienne, les deux compagnons trouvèrent 
un compromis: Rindra partagerait son déjeuner si Naly lui jouait un joli morceau de 
musique. Quand le villageois commença à gratouiller son instrument. la jeune femme 
éclata de rire en battant des mains: jamais eUe n'avait entendu quelque chose de sembla- 
ble ! A la fin du morceau, elle se tordait de rire car le son de la guitare avait été accompa
gné des grognements du ventre vide de Naly.
         Alors, ce dernier aussi se laissa aller à rire!
         Cela lui rappelait les bons souvenirs de sa jeunesse, et il dit que ça faisait bien longtemps 
qu'il n'avait pas ri comme ça. Après le déjeuner le pauvre homme perdu demanda le 
chemin pour rejoindre son foyer. Rindra ne le connaissait pas de façon certaine, mais elle 
lui indiqua la direction d'un village où de nombreuses charrettes allaient déposer des 
marchandises, comme dans le village de Naly. En partant, celui-ci remercia la jeune 
femme, ce qui l'étonna une seconde, lui qui avait oublié le plaisir de dire « merci ».
         A bien y réfléchir, ce mot, il ne l'avait pas prononcé depuis bien longtemps ... 
Reprenant sa marche, Naly remarqua qu'il se sentait beaucoup mieux qu'avant. Etait-ce 
la nourriture? Ou parce qu'il avait passé un bon moment? Ou encore le bonheur d'avoir 
rencontré des gens heureux et désintéressés? Il fit une moue étonnée et haussa les épau
les.
         Le soir cependant arriva et il atteignit le village indiqué. C'était un petit village entouré 
d'immenses arbres, où des zébus entourés de plusieurs charrettes restaient tranquilles à ruminer. L'homme à la guitare avisa un jeune garçon en train de réparer une charrette. Il 
lui dit qu'il devait rentrer chez lui à Ronondrazaka et lui raconta sa petite aventure alors 
qu'il s'était perdu depuis le matin. Le jeune homme, nommé Herizo. accepta de faire 
pour lui un petit détour quand, le lendemain matin à la première heure, il irait déposer ses 
marchandises dans un village voisin. Naly remercia infiniment Herizo, sans lui avouer 
qu'il ne savait pas où il pourrait dormir cette nuit. Apparemment, ce n'était pas la peine 
car le jeune garçon lui proposa de lui-même son hospitalité.
         Le vieil homme se méfia d'abord, habitué qu'il était à ne jamais faire confiance à quicon- 
que et à voir le mal partout. Mais, n'ayant pas d'autre solution, il finit par accepter en 
grommelant.
         Le soir venu, à la demande du jeune garçon et de sa famille, Naly joua de sa guitare et 
Herizo, qui prenait grand plaisir à écouter le son de cet instrument magique, supplia son 
invité de lui apprendre quelques notes. Le vieil homme s'exécuta avec fierté et fut étonné 
de voir à quel point Herizo apprenait vite.
         Le lendemain matin, avant de partir, Naly encore un peu endormi, regardait autour de lui 
le petit village se réveiller et chacun s'affairer à ses activités matinales. Au détour d'un passage, il vit une vieille dame courbée qui marchait dans l'ombre d'un muret. Il 
sursauta quand le conducteur de la charrette l'appela, mais il fut encore plus surpris 
quand il vit Herizo qui lui faisait signe, juché sur le muret, baignant dans la lumière du 
jour avec sa belle carrure musclée tandis que dans l'ombre se trouvait cette vieille dame 
courbée et fatiguée du poids de la vie.
         « Quel contraste! » se dit-il.
         Cette image le fit beaucoup réfléchir.
         Il se dit qu'il était vieux lui-même et qu'il touchait bientôt à la fin de sa minable petite 
existence. Qu'avait-t-il accompli de bien dans sa vie? Que laisserait-t-il au monde une 
fois parti? Les gens se rappelleraient-ils de lui seulement comme l'Avare à la Guitare? 
Perdu dans ses réflexions, Naly monta dans la charrette et quitta le village.
         Durant le voyage, notre vieil homme n'arrêtait pas de penser à cette petite chaumière où 
il avait couché la veille. Ce n'était qu'une petite maison composée d'une seule pièce, 
Herizo avait à peine assez de place pour se déplacer aisément et sa famille avait à peine 
assez de nourriture pour se nourrir mais ils lui avaient quand même proposé de loger chez 
eux. Il repensa alors à sa petite aventure. Les gens qu'il avait rencontrés étaient tous très 
mystérieux: ils offraient toujours le peu qu'ils avaient.
         Vers la fin de l'après-midi, une femme du village de Ronondrazaka vit le vieil homme 
que tout le monde appelait « l'Avare» revenir à pied en sifflotant.
         Il semblait bizarrement changé ...
         Pour la première fois, il avait le sourire ! Ce qui rendait son visage radieux malgré les 
deux cernes qui montraient sa fatigue. Elle se demanda bien ce qui s'était passé pour 
opérer un tel changement et, par curiosité, elle s'avança pour lui adresser la parole.
         « Bonjour Naly, que s'est-il passé durant ces trois derniers jours, on ne vous a pas vu ? 
Vous avez l'air différent. .. Et où est votre chère guitare?
         - Bonjour la vieille, j'ai vécu un long périple durant ces trois derniers jours et j'ai appris 
plein de choses que j'aurais dû comprendre il y a bien longtemps. J'ai appris la généro
sité, l'hospitalité et l'amitié. Alors, ma guitare? Ma chère guitare ... »
         Il éclata de rire.
         « Je l'ai donnée! »
  • Le petit vendeur de guitares



    par Meha JAULIMSING 

    Seconde 6, Lycée La Bourdonnais, Maurice

         Ce matin-là, Chris s'était levé plus tôt que d'habitude. Il enleva d'un geste prompt le 
maigre plaid de tissu troué par endroits qui lui servait de couverture, et posa ses pieds nus 
sur le sol en terre battue. Il sortit alors de la maison en s'étirant et vit sa mère, vêtue 
uniquement d'un short, cuisiner sur un bûcher à même le sol. Ses cheveux étaient 
attachés en une sorte de chignon et noués avec ce qui avait dû être un foulard. Chris 
s'approcha d'elle. Celle-ci, sans lever les yeux, lui rappela : « N'oublie pas 
qu'aujourd'hui tu dois aller travailler au magasin à la place de ton père qui est malade. Je 
vais devoir aller puiser l'eau au puits, cuisiner, m'occuper de Lena et enfin soigner ton 
père. Je n'aurai donc pas le temps. » La jeune femme observait son fils. Il était grand, 
plutôt chétif car il ne mangeait pas à sa faim, les cheveux et les yeux d'un noir intense. 
Il avait un regard franc que seuls les enfants ayant grandi dans la rue pouvaient avoir. Il 
était souvent taciturne, ne parlait jamais pour ne rien dire, avait un caractère assez agréa
ble et ne discutait jamais un ordre. Chris ne répondit que par un bref hochement de tête. 
Lena, sa petite sœur, encore nourrisson, demandait décidernment beaucoup 
d'attention ... Ét quand est-ce que papa guérirait enfin? Il n'avait aucune envie d'aller au 
magasin ... Il allait sans doute manquer plusieurs matches de football dans les rues avec 
ses amis ou même quelques règlements de compte ! Ses camarades allaient encore se 
plaindre de son manque de disponibilité. « Et sois prudent en chemin Chris, des gens 
étranges rôdent dans le quartier ces temps-ci », prévint sa mère. Chris se mit en route, il 
y avait beaucoup de chemin à faire avant de parvenir au petit stand de bois délabré qui 
leur tenait lieu de magasin. Chemin faisant, il rencontra plusieurs personnes qu'il 
connaissait et, poli, les salua tous un à un. Ce commerce se situait à l'entrée du village 
où autrefois se trouvait tout un quartier marchand, avec des étals où l'on voyait de tout: 
des fruits frais aux sandales bon marché ... Chris ouvrit les volets du stand, et s'appuya 
contre une poutre qui soutenait le toit en ruine. Il contemplait les cinq guitares fabri- 
quées par son père avant qu'il ne tombe malade. Elles étaient là en rang d'oignons. La 
journée allait être longue. Les clients se faisaient de plus en plus rares. La plupart du 
temps, Chris n'avait rien à faire au stand à part regarder les passants, jouer au football 
avec ses amis et même parfois faire une petite sieste dans cette position, appuyé contre 
cette colonne.
         La nuit tomba, Chris rentra chez lui, non sans avoir vérifié plusieurs fois que les volets 
étaient bien fermés. Déjà qu'il n'avait pas réussi à avoir un seul client, il ne faudrait pas 
non plus qu'il se fasse voler! Il s'en alla le cœur lourd, pensant à ce qu'il pourrait bien 
dire à sa pauvre mère qui ne travaillait pas, et à son pauvre père qui allait sans doute jamais son père mourait? Qui fabriquerait les guitares? Il n'avait jamais réussi à en 
fabriquer une seule correctement. Chris pensait, inquiet, à un avenir qui s'annonçait 
plutôt sombre. En chemin il rencontra son ami. Nick rentrait également chez lui après une 
journée de travail qui s'était avérée un peu plus fructueuse que celle de Chris. C'était un 
beau jeune homme, d'à peu près le même âge mais un peu plus musclé, les pommettes 
moins saillantes. Il avait les yeux d'un même noir qui exprimaient la bonté. Nick lui 
raconta sa journée et une histoire étrange dans laquelle une jeune fille avait disparu. Mais 
voyant Chris si sombre, il essaya de le réconforter. En vain. Chris n'écoutait que d'une 
oreille. Il avait l'esprit ailleurs. Plusieurs autres garçons finissaient leur journée de 
travail à cette heure-là et passaient par cette rue pour rentrer au village. Chris les connais- 
sait tous et eut alors l'idée d'aller jouer au football, d'une part pour s'amuser un peu et 
oublier ses problèmes, d'autre part pour revoir ses amis et passer du temps avec eux. Il 
se disait qu'il n'avait pas encore perdu toute une journée au stand: il la terminerait en 
s'amusant. Effectivement, il passa un agréable moment en compagnie de ses amis, riant 
aux éclats lorsqu'un des garçons tombait à la renverse en essayant d'avoir le ballon. II 
rentra tard ce soir-là et la première chose qu'il entendit fut:« On a eu un client? ». 
«Non ... », soupira Chris. Sa mère s'effondra alors en pleurs. Elle implora le ciel tout en 
regardant la marmite vide. Elle finit par hurler: « Qu'allons nous devenir? » Chris ne 
pipa mot. Il comprenait ce que sa mère ressentait, il l'avait toujours compris. Il entra sur 
la pointe des pieds dans la chambre de son père et l'observa dormir. Il lui manquait 
terriblement. Chris pleura silencieusement et effleura la joue de son père d'un baiser 
avant de refermer doucement la porte derrière lui.
         Le lendemain, sa mère le réveilla à l'aube et lui dit qu'elle avait décidé d'aller pêcher 
pour avoir de quoi manger et peut-être même vendre quelques poissons au marché si la 
pêche était bonne. Il dut alors emmener Lena au stand avec lui. Il ne put faire sa sieste 
durant la journée car le bébé demandait une attention constante. Il la tenait dans ses bras 
vu qu'il n'y avait aucune place au stand pour se reposer. L'après-midi, quelques amis de 
Chris vinrent lui prêter main forte en berçant à tour de rôle le nourrisson, le temps pour 
Chris de masser fébrilement ses bras engourdis, trop longtemps restés dans la même 
position. Le soir venu, une des sœurs de Nick s'occupa du bébé pendant que Chris et les 
garçons du quartier s'amusaient.
         Tard le soir, en rentrant chez lui avec Lena dans les bras, les poches vides, il entendit des 
pleurs, des hurlements et quelques plaintes. Il n'eut aucun besoin de s'approcher pour 
comprendre ce qui s'était passé: son père venait de décéder. Bientôt tout le village accou
rait pour soutenir la famille et l'aider à préparer les funérailles. Chris ne dit rien, ne versa 
aucune larme. Sa douleur était beaucoup trop profonde.
         Il n'y avait que ces soirées passées auprès des garçons du village, à chahuter, à embêter 
les autres enfants moins âgés, à jouer au football et à discuter de choses futiles qui réussi- 
raient à contenir le chagrin et le désespoir du jeune homme. Il savait que bientôt les 
choses empireraient. Mais il n'y pouvait rien. Il voulait oublier ses soucis, ne serait-ce 
que durant un moment. Il commença ainsi à rentrer de plus en plus tard chez lui, le plus 
souvent pour ne pas avoir à répondre à la question fatidique de sa mère: « Comment était ta journée aujourd'hui? » qui signifiait en fait « As-tu eu un client? » Sa mère allait de 
plus en plus souvent à la pêche pour pouvoir les nourrir.
         Un mois avait passé depuis la mort de son père et Chris, appuyé contre la poutre de bois 
du stand se souvint des paroles du cher disparu: « Mon fils, ne baisse jamais les bras, ne 
désespère jamais. Nous sommes peut-être pauvres, mais il y a une solution à tout ». Il 
revoyait ainsi son père assis au même endroit que lui, un chapeau de paille sur la tête, dos 
contre la poutre. Une larme coula sur la joue de Chris qui s'empressa de l'essuyer, se 
disant avec amertume qu'il n'y avait aucune justice dans ce monde, que son père avait 
tort, lorsque soudain, il vit arriver une voiture. « Bizarre », songea-t-il. Effectivement, 
rares étaient les voitures qui passaient dans le village. Un homme blanc en descendit, 
vêtu d'un costume noir. « Quelle idée d'être en costume dans une chaleur pareille! », se 
dit Chris. L'homme blanc se dirigea vers son stand. Chris s'empressa d'épousseter ses 
vêtements pour être un peu plus présentable. L'homme le salua en malgache et lui 
demanda avec un fort accent anglais le prix de ses guitares. Chris le lui indiqua. 
L'homme inspecta alors les instruments et après quelques secondes de réflexion lui 
annonça: « Je les achète toutes ». Chris n'en crut pas ses oreilles! Il s'imaginait déjà le 
garçon le plus riche du village. Sa mère n'irait plus jamais à la pêche et on pourrait même 
envisager des études pour sa sœur. L'homme n'hésita pas et lui tendit une grosse liasse de 
billets. Alors Chris profita de l'occasion pour réclamer un peu plus d'argent à l'homme. 
Il se rappela encore une fois de ce que son père avait dit: « Ne baisse jamais les bras !» 
et le remercia en son for intérieur pour ce cadeau du ciel. Il remit les guitares une à une 
à l'homme. Celui-ci eut du mal à les tenir toutes et sollicita alors l'aide de Chris pour 
ranger les instruments dans le coffre de sa Jeep. Pendant que Chris installait délicatement les guitares dans le coffre de la voiture, l'homme le poussa violemment à l'intérieur 
du véhicule et démarra en trombe.
         Cette histoire s'est déroulée il y a peu de temps dans un modeste village à Madagascar. 
L'homme qui avait acheté ces guitares à Chris était un traqueur d'enfants pauvres et 
d'orphelins, les kidnappant pour ensuite voler leurs organes et les vendre au marché noir.
  • Au revoir


    aujourd'hui qu'auparavant?
    - J'ai beaucoup de choses à rattraper », répondis-je simplement.
    Voyant qu'il s'attendait à ce que je parle encore, je continuai: « Mon professeur de 
mathématiques m'a dit que je n'aurai pas de soucis à revenir au niveau et que je pouvais 
lui demander des explications supplémentaires si jamais j'avais des difficultés. J'ai pu 
rattraper facilement ce que j'avais manqué pendant. .. pendant tout ce temps ...

    - Amia, il est temps que vous fassiez face à la réalité et que vous acceptiez ce qui vous est 
arrivé. Nous n'avons pas parlé une seule fois de la raison pour laquelle vous êtes là. Ce 
n'est pas en cachant vos émotions que vous arriverez à oublier ce que vous avez vécu. » 
Il avait prononcé mon nom avec beaucoup d'affection. Sa tirade m'avait vraiment 
troublée. Je ramenai mes jambes sous mon menton et répétai:
    « Je ne veux pas en parler.

    - Votre père m'a expliqué que vous ne vouliez plus monter en voiture. Est-ce en rapport 
à ce qui s'est passé?
    - Je ne veux pas en parler! répondis-je énervée».
    Le "humpf" qu'il prononça cette fois-ci laissait paraître sa compassion. Il ne se passa rien 
de plus ce jour-là. Je retournai chez moi et essayai d'oublier ce que le docteur Marco avait 
dit. Je ne pouvais m'empêcher de repenser à sa dernière phrase: «Je veux vous aider mais 
je ne pourrai le faire que si vous le voulez vraiment. »
    Je fis un rêve étrange durant la nuit qui suivit mon rendez-vous avec le pseudo Dumble- 
dore-Voldemort. Je ne savais plus trop quoi penser à son sujet. Etait-il sincère lorsqu'il 
disait vouloir m'aider ou voulait-il juste en finir avec mon histoire et recevoir son argent? 
Dans mon rêve, une vieille femme marchait avec difficulté près d'un mur de pierres. Une 
petite fille aux cheveux courts l'observait. Elle semblait vouloir donner quelque chose à 
cette grand-mère. Elle s'approcha de la vieille femme en prenant son temps, sachant que 
même si elle marchait lentement, elle la rattraperait sans problème. Lorsqu'elle fut à sa 
hauteur, la femme la remarqua enfin. A sa vue, la septuagénaire fut paralysée par une 
telTeur absolue. La petite lui donna l'objet qu'elle tenait entre les mains et partit en 
courant.
    Je m'éveillai en hurlant. Premièrement, parce que la vieille femme et la petite fille 
n'étaient en fait qu'une seule et même personne, c'est-à-dire moi. Ensuite parce que 
l'objet que je m'étais moi-même donné était une photo que j'avais voulu faire disparaitre 
de ma vie. Une photo que j'avais brûlée et qui représentait tout ce que je m'efforçais 
d'oublier depuis plusieurs mois.


    Le jour suivant, je revis mon psychologue et lui racontai mon rêve. TI ne dit rien mais 
hocha plusieurs fois la tête pour m'encourager. Lorsque j'eus terminé, il me posa une 
question, une seule: « Comment vous sentez-vous? »
    Je faillis lui répondre que je ne voulais pas en parler mais je me retins. C'était un 
mensonge que je m'efforçais de croire depuis trop longtemps. Tout au fond de moi, je 
savais que mon psychologue avait raison ... Je voulais, je devais en parler pour aller de 
l'avant. Docteur Marco, alias Dumbledore, le comprit sans que je le lui dise. Il attendit 
patiemment, me laissant le temps de rassembler mes idées.
    42
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    « Lorsque c'est arrivé ... je ... je ne savais plus quoi faire ... J'étais perdue. Tout ce que je 
croyais réel venait de disparaitre en poussière, de se briser en mille morceaux. Comment 
pouvais-je vivre après ... ça? »Après un court silence, le docteur se leva. TI me tendit la 
main, m'invitant à le suivre.
    « Pardon? dis-je, complètement ahurie.
    - Ayez confiance », répondit-il, un sourire rassurant aux lèvres.
    Un dilemme s'imposa à moi. Qui était-il? Dumbledore ou Voldemort? Je me dis que je 
n'avais plus rien à perdre. Le bâtiment dans lequel nous étions se situait dans un quartier 
tranquille de Belle- Vue, un petit village au nord du pays. Le docteur Marco marchait d'un 
bon pas. Il tourna dans le rue Jughnaut et marcha sur une trentaine de mètres. Il bifurqua 
à droite, dans l'avenue Tulsidas et commença à siffloter. Je me demandais s'il se souve- 
nait que je le suivais lorsqu'enfin, je compris où nous allions. Je m'arrêtai et me traitai 
de tous les noms. Comment avais-je pu être assez stupide pour suivre cet homme? 
Comme s'il s'attendait à ma réaction, il me regarda et demanda:
    «Vous n'y êtes pas allée n'est-ce pas?» Je lui répondis que non en le fusillant du regard. 
Il continua à avancer. Alors qu'il s'éloignait, je lui criai que je n'irais pas plus loin. Il ne 
réagit pas. Je ne sais pas ce qui me poussa à le suivre.La curiosité? La peur de me retrou- 
ver seule? Le besoin de savoir pourquoi il m'avait amenée jusqu'à ce lieu tant redouté? 
Le fait est que je le rattrapai. Il ne fit aucun commentaire.
    Enfin, nous arrivâmes. Ce n'était pas ce que j'avais imaginé. Les lieux étaient propres, 
visiblement bien entretenus. Le docteur Marco poussa le grand portail de fer sombre qui, 
à ma grande surprise, ne grinça pas. Nous entrâmes et marchâmes dans la grande allée. 
Je ne mis pas longtemps à trouver ce pour quoi nous étions venus. J'observais en silence 
ce qui m'avait effrayée durant si longtemps. TI disparut quelques instants puis revint avec 
des fleurs.
    « Ce sont des marguerites, dit-il à voix basse. 
- C'était ses préférées », lui répondis-je.
    Sans que je m'en sois rendue compte, les larmes coulaient abondamment sur mes joues. 
Je repensai à la photo que j'avais brûlée plusieurs mois auparavant. C'était une photo de 
mes parents et moi, devant notre nouvelle voiture. A ce moment-là, je regrettais mon 
geste, j'aurais dû garder ce souvenir au lieu de l'effacer. Le docteur avait raison. Je ne 
pouvais plus me cacher dans ce silence. Il mit la main sur mon épaule, comme pour 
m'encourager. Je pris une grande inspiration et m'accroupis.
    Je déposai les fleurs sur la tombe et dit :
    « Au revoir maman. »

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