Souscrire à Syndication

Concours de nouvelles Vaovao 2012

  • Remerciements

    Les organisateurs de ce concours tiennent à remercier,

    S.E.Monsieur Jean-Marc CHATAIGNER, Ambassadeur de France à Madagascar,
    Monsieur Philippe GEORGEAIS, Conseiller de Coopération et d'Action Culturelle,
    Madame Véronique de ROHAN CHABOT, Conseillère Culturelle adjointe,
    Monsieur Laurent POLONCEAUX, Consul Général de France,
    Monsieur Alain MONTEIL, Directeur du Centre Culturel Albert Camus,
    Monsieur Joël LUST, Proviseur du Lycée Français d'Antananarivo,
    Monsieur Pierrot MEN,
    tous les partenaires privés et les entreprises qui ont soutenu cette action
    tous les parents des élèves mauriciens sélectionnés qui ont pris en charge leurs voyages
    tous les membres de notre jury :
    GUYOMAR François, RAMANAMPISOA Nirina, SAM MING Patricia, RASOLOSON Mirana,
    ANDRIAMBOHANGY Irina, RASAMOELINA Herifidy, SEGRESTAN Patrick,
    ANDRIANTAVISON Patricia, BARDIN Aina, RAZAFINTSALAMA M.Michèle,
    RABARIJOANA Harinirinjahana, RAKOTOARISON Patrick, SAM MING Tanya,
    HASSANALY Sarah, BALLESTER Marushka, CHOBLET Claudie, RAZAFIARISON Aina,
    SANCHEZ Emilio, LEVY Léa, OTTONELLI Laura, RAMALANJAONA Voahirana,
    NAUDIN Muriel, ANDRIAMISEZA Zaka, RAHARINARIVONIRINA Merryl, FEROZALY John,
    DEFOUCAULT Sophie, RAVELONAHINA Hasina, ZEBROWSKY Caroline,
    RAMBELOSON Harlys Kevin, RAMAMPY Catherine, RAVALOSON Johary,
    BEGUE Frédéric, RATSIRAHONANA Hanitra, RANAIVO-HARISOA Laura, COMOE Sarah
    Maureen, ARTAUD Myriam, RAKOTONIRINA landry, DAUFRESNE Marie,
    REDAELLI Sarah, SAINT-BEZARD Simon.
    Monsieur Thierry DELORME, sans qui cette publication n'aurait pu voir le jour, et bien entendu, tous les élèves des classes de seconde et leurs professeurs de lettres qui ont participé à ce concours. 
  • Le mot du parrain



         C'est un grand honneur d'avoir pu partager mes photographies pour le concours « Bonnes nouvelles de Madagascar ». Ma joie est d'autant plus décuplée de savoir que ces images aient pu parler et susciter de grandes émotions aux participants. L'Art en soi est universel, mais les sentiments qui en émergent le sont encore plus, je tiens à tous les féliciter d'avoir inondé mes photographies de la finesse de leurs mots et de leur lumière. Devant tous leurs écrits sincères et poignants, la photographie est à peine nécessaire. À chaque fois que je lis l'œuvre d'un participant, j'ai l'impression de me tenir en face de mes images. Mon propre monde tournant encore et encore autour de la photographie, je suis fier et heureux de constater que mon travail artistique leur ait donné une telle inspiration narrative.
         Puissent-ils continuer de nous faire partager leur imagination débordante à travers leur plume et nous emmener plus loin dans un futur auquel ils aspirent. La leçon que je retiens de cette expérience est que quelque fois la photographie ne se suffit pas à elle même, il y aura toujours une formulation pour la rendre encore plus belle et lui donner tout son sens.

    Pierrot MEN 
  • Chassez le naturel, il revient au galop




    par Sheefah DHUNY
    Seconde 3, Lycée La Bourdonnais (Maurice)

         - Un avion!
         Thomas sursauta. D'où venait ce cri perçant? Il se leva et distingua une silhouette féminine sur la plage. Elle était à moitié nue et avait la tête tournée vers le ciel. Elle regardait passer un ATR 42. La pauvre ! Elle ne devait pas avoir toute sa tête ! TI se rassit et consulta sa montre. Le cadran affichait 14h55. Cela faisait déjà un quart d'heure qu'il
    attendait. Ambre n'allait pas tarder à arriver.
         Elle allait arriver!
         Il passa sa main dans ses cheveux pour se recoiffer et, au même moment, il sentit des petites mains fines et délicates lui recouvrir les yeux. Le cœur du jeune homme se mit à battre la chamade: c'était elle.
         - Tu m'as tellement manqué! s'exclama Thomas en prenant l'enfant dans ses bras. Il s'était tellement battu pour l'avoir: sa fille, la chair de sa chair, le sang de son sang! Et il n'en revenait toujours pas qu'il soit là, avec elle ...
         - Tu vas encore être en retard! se dit Thomas. Cela faisait déjà dix minutes qu'il était censé être au restaurant. Il traversa la route et tourna à droite dans une petite allée éclairée par la faible lueur de la lune. De loin, il aperçut le panneau clignotant du restaurant. «Alléluia ! » pensa-t-il en accélérant le pas. Il sentait déjà le parfum de la cuisine
    italienne qui lui caressait le nez. Les pizzas cuites au four et saupoudrées de fmes herbes étaient de loin son plat favori. Cet endroit lui rappelait tellement de bons souvenirs. C'était ici qu'il avait rencontré Julia pour la première fois et c'était ici-même qu'elle lui avait dit oui pour la vie.
         En pénétrant dans la salle principale, Thomas sentit son cœur battre de plus en plus fort. Il allait se passer quelque chose. Elle sentait. Soudain son corps se figea. Devant lui se tenait une belle et jeune femme vêtue d'une longue robe rouge. Elle avait la peau lisse et bronzée. Ses cheveux châtains naturellement bouclés tombaient sur ses épaules et mettaient en valeur ses yeux légèrement maquillés et ornés de longs cils. Mais ce n'était
    pas la même Julia qu'il avait quittée, quelques mois plus tôt, lorsqu'il avait pris l'avion pour Amsterdam. Elle avait grossi.      Et Thomas devina l'origine de cette prise de poids par le grand sourire qu'affichait son épouse.
         - C'est une fille... murmura-t-elle, émue.
         « C'est une fille... C'est une fille ... » Cela faisait déjà dix ans que Julia avait prononcé cette phrase et pourtant les mots résonnaient encore dans la tête de Thomas. Il se souvenait de cet instant comme si c'était hier.
         - Papa, regarde! cria Ambre.
         Thomas revint sur terre.
         Sa fille désignait le cerf-volant qu'elle dirigeait. Il valsait dans le ciel parmi les nuages. Ambre n'avait que dix ans et déjà la petite ressemblait à sa mère, autant physiquement que moralement. Haute d'un mètre et des poussières, elle avait de petits yeux verts en forme d'amande, un nez retroussé et de belles pommettes rosées. Elle avait aussi hérité de l'intelligence de Julia, de sa lucidité, et surtout de sa force. Elle avait été si courageuse lors de l'enterrement de sa mère!
         Après tout, à trois ans, on ne sait pas encore ce qu'est la mort.
         - Papa pourquoi tu pleures? avait demandé la petite fille étonnée de voir son père dans un tel état.
         Le jeune veuf avait alors déposé sa fille sur ses genoux et, tout en jouant avec ses cheveux, il lui avait expliqué que sa mère lui manquait beaucoup.
         - Mais elle est avec les anges, maintenant. Elle a des ailes et elle peut voler et venir nous voir quand elle veut, avait dit Ambre d'une voix douce.
         - Oui ma chérie, avait rétorqué Thomas, extasié par l'innocence de sa fille.
         Mais, le plus dur n'avait pas été d'expliquer à sa fille que sa mère ne reviendrait plus mais de lui dire qu'elle allait bientôt être séparée de son père. Thomas ne pouvait pas le supporter. Il venait de perdre sa moitié et maintenant on allait lui enlever sa petite fille.
         Le soleil descendait perpendiculairement à l'horizon laissant derrière lui un dégradé orangé qui créait une atmosphère chaleureuse. Thomas tenait sa petite fille par la main. Ils étaient assis sur le sable chaud et contemplaient le beau coucher de soleil. Ils n'avaient plus rien à craindre. Il s'était tellement battu pour pouvoir être à nouveau avec Ambre. Les derniers rayons du soleil s'apprêtaient à disparaître. Thomas ferma les yeux. II sentait la douce chaleur de l'astre et la caresse du vent sur son visage. Quelle sensation agréable! Il avait rêvé de ce moment tellement de fois mais, soudain, une violente image lui revint à l'esprit.
         Des perles d'eau glissaient le long des joues de Thomas. Comment cela avait-il pu arriver? Il se précipita sur le cadavre de la femme. Le corps inanimé et démembré de Julia pataugeait dans une flaque de sang rouge vif tandis que ses yeux vitreux fixaient le plafond.
         - Réveille-toi Julia, réveille-toi, je t'en prie! implora l'homme désespérément. Thomas comprit qu'il était trop tard et, au même moment, ses membres se paralysèrent. Il savait ce qui s'était passé. Il savait qui avait fait du mal à Julia. Il se redressa alors, paniqué, et s'empressa de nettoyer le sang et de faire disparaître les preuves. Il fallait retarder le travail de la police. Il ne fallait pas que celle-ci trouve les empreintes de Victor trop rapidement. Il fallait le protéger coûte que coûte si Thomas voulait garder Ambre encore un peu ...
         C'était la dernière fois que Victor avait été vu : le soir du meurtre de Julia. Cela faisait sept ans qu'il n'avait pas réapparu. Sept ans que Thomas n'avait pas vu sa fille. Sept ans étaient persuadés qu'il était mort et que Thomas et Ambre n'avaient plus rien à craindre. Quelle réjouissance quand on lui avait annoncé que la garde de sa fille lui avait été
    restituée ! Il allait pouvoir reconstruire sa vie et il allait voir la prunelle de ses yeux grandir à ses côtés! Quel bonheur! Il fallait oublier le passé à présent et aller de l'avant. Après tout, il faut bien tourner la page pour connaître la suite de l'histoire ...
         Six ans s'étaient écoulés depuis que Thomas avait retrouvé sa fille. Le soleil avait disparu depuis plusieurs heures déjà, laissant le soin aux lampadaires d'éclairer la côte sablonneuse. Un vent léger se mit à souffler faisant danser les feuilles des. cocotiers. Ambre était chez une amie. C'était une jeune femme à présent et elle était le portrait de sa mère.
         Thomas avait profité de son absence pour aller se balader un moment sur la plage. Il avait eu un malaise une heure plus tôt.
         Rien de grave, avait affirmé le médecin.
         Pourtant malgré les médicaments prescrits par le docteur, l'homme souffrait toujours d'affreux maux de tête. Il s'allongea sur le sable humide et au même moment quelque chose heurta sa tête violemment. ..
         En ouvrant les yeux Thomas distingua une petite bouille qui le fixait.
         - Ça va monsieur? Rien de cassé? demanda le bambin.
         - Où suis-je? Qui es-tu? bredouilla Thomas en essayant de rassembler ses souvenirs. Sa tête lui faisait tellement mal. Il avait l'impression qu'elle allait exploser.
         - C'est mon ballon qui vous a cogné. Vous vous êtes endormi quelques minutes. Je suis désolé, je ne voulais pas vous faire mal. Vous vous appelez comment? Vous voulez que j'aille chercher de l'aide? s'inquiéta l'enfant.
         - Je ne t'ai jamais vu dans le coin! C'est quoi ton nom? demanda Thomas en observant le garçon.
         - On vient juste d'emménager ici ... Je m'appelle Paul et vous? balbutia le jeune en aidant le blessé à se relever.
         Thomas secoua ses vêtements, laissant s'échapper une bonne poignée de sable. Son interlocuteur n'avait pas bougé.
         - Qu'est -ce que tu attends pour dégager, petit? dit sèchement Thomas.
         - Vous ne m'avez toujours pas dit votre nom monsieur ... rappela le garçon.
         Thomas dévisagea le petit et, après quelques instants, il bafouilla:
         - Victor ... Je m'appelle Victor.


  • À deux



    par Soa RAKOTOARIVONY
    
Seconde 7, Lycée Français de Tananarive


         Assise en silence, elle observait.
    Miha avait l'habitude de venir dans ce marché tous les vendredis soirs depuis quelques 
semaines. Elle ouvrait grand les yeux et regardait le monde autour d'elle. Les marchands, 
déjà habitués à sa présence, lui faisaient des signes, des sourires. Elle répondait poliment, 
souriant elle aussi.
         Des étals à perte de vue.
         Des parasols troués, multicolores, ou des bâches en plastique soutenues par des poteaux 
de bois brut s'étendaient sur toute la rue Amiral Billard. Le marché était bondé, les 
marchands criaient, braillaient tous plus fort les uns que les autres. Mais Miha ne s'en 
souciait pas. Seule comptait la vue qui s'offrait à elle. Et tous les vendredis, sans jamais 
se lasser, elle s'asseyait en face d'un artisan spécialisé en instruments de musique. Des 
minis tambours en collier ou en bibelot, des valihas, sortes de "harpes" faites d'une tige 
épaisse de bambou et de cordes de nylons tout autour, et des guitares, en bois, si jolies, si 
fragiles, si brillantes. Tout ces objets abrités sous une bâche en plastique qui menaçait de 
s'envoler au moindre coup de vent, accrochée à des planches de bois qui semblaient 
vieillir chaque jour davantage.
         Puis le soir tombait. Elle ramassait ses affaires et se levait de la pierre où elle s'était 
installée. Après un dernier regard vers le marchand, elle partait. Elle rejoignait alors la 
plage de Tamatave pour rentrer plus vite.
         Et courir.
         Courir à en perdre haleine. 
Courir jusqu'à oublier.
         Oublier qu'il y avait deux ans, elle aurait pu demander le prix d'une de ces guitares. En 
acheter une, en jouer. Elle avait eu le temps d'apprendre les bases.
    Mais, un samedi soir en rentrant de ses cours de musique, un conducteur avait perdu le 
contrôle de son véhicule. Et là, tout était allé très vite. La voiture avait tourné vers elle, 
l'avait percutée de plein fouet et continué sa route tout droit dans le canal des Pangalanes. 
Miha était tombée sur le trottoir, la tête la première.
         Puis plus rien pendant des heures.
         Dans les brefs moments où elle avait repris un peu connaissance, elle entendait un bour- 
donnement sourd battre à ses oreilles, et après, plus rien. Elle s'était réveillée dans une 
chambre d'hôpital, en pleine nuit, sa mère allongée sur un petit lit au pied du sien. Mais 
elle n'avait rien entendu.
    Rien.
         Ni le vent par la fenêtre ouverte qu'elle sentait pourtant, ni la circulation, ni même le son 
de sa propre voix quand elle avait essayé de parler. Après la visite des médecins, le 
diagnostique était tombé: tympans déchirés, perte de l'ouïe.
         Irréversible.
         "Et à vos marques ... Prêts? PARTEZ!!!"
         Tous les coureurs avaient pris un bon départ et Noa était en deuxième position. La 
deuxième place, c'est bien. Mais la première, c'est encore mieux. Alors il redoubla 
d'effort, il accéléra ses mouvements. Son rythme cardiaque en faisait autant.
         Et ça lui faisait mal.
         Pour un peu, il se serait laissé tomber par terre, là, tout de suite. Juste pour voir. Et il priait déjà pour qu'en cas de chute, intentionnelle ou non, il se fasse mal... même rien qu'un peu. 
Mais il continuait à courir. Il redoublait d'effort, il pouvait gagner, s'il le voulait. Là était la question. Est-ce qu'il le voulait?
         Est-ce qu'il méritait de gagner?
         Plus que quelques mètres. Il se posait des questions. « Toutes ces erreurs que tu as pu faire jusqu'ici t'ont-elles appris quelque chose? Et maintenant, tu pourrais gagner. 
Comme tu pourrais tout perdre. Tout ne dépend que de toi. »
         Quelques pas.
         Son cœur ralentit.
         Ses pas aussi.
         Bientôt, David Chen le dépasserait. 
Maintenant.
         Il ferme les yeux. Il ne veut plus entendre. Il sait déjà.
         Son pied passe la ligne.
         Il est deuxième.
         Toutes les familles des coureurs se précipitent sur leur rejeton. Lui, il reste la tête baissée, les mains sur les genoux. Son père marche déjà vers lui d'un pas lent mais ferme. Noa n'a 
même plus peur. Cela fait des années qu'il n'a plus peur. Il a longtemps cherché quelque 
chose pour évacuer sa rage. Il a tout essayé. Poudre, herbe, alcool...
         Et il a trouvé ce qu'il lui fallait.
         Quelqu'un à qui se confier quand il en avait besoin. Il avait vraiment beaucoup de chance.
         Depuis qu'il connaissait Miha, il se sentait plus serein, plus sûr de lui. Il n'était plus en 
compétition avec qui que ce soit.
         Il était bien.
         Et elle seule arrivait à lui faire ressentir ça.
         Pendant qu'il était ainsi perdu dans ses pensées, la voix de son père résonna comme un gong à ses oreilles douloureuses :
         "Tu ne seras donc jamais quelqu'un ?! Qu'est-ce qui t'as pris, bon sang? Tu étais si près du but, tu aurais pu gagner! Tu aurais dû même! Tu n'as fais aucun effort! A croire que 
ça t'amuse de perdre! Si près du but, je te dis!!
         - C'est bon Papa ... j'ai compris ...
         - Et ne me parle pas comme ça, tu entends? Fais attention! Je suis ton père ... " 
Noa avait déjà tourné la tête. David Chen venait lui serrer la main.
         Il connaissait ces scènes par cœur. Sur le retour, son père jouerait les victimes. Ce pauvre 
homme qui n'avait pas eu la chance d'avoir un fils digne de ce nom, le meilleur en tout. Il 
prendrait sa voix de torturé et la tête qui va avec. Puis viendraient les phrases toutes 
faites, comme s'il les avait apprises par cœur pour mieux humilier son propre fils. Il 
dirait: « Pour devenir le meilleur, il faut battre le meilleur. » Ou encore: « Dans la vie, on 
ne te donne rien. Il faut prendre. » Et il finirait par: « Tu ne seras jamais quelqu'un, tu 
n'iras jamais loin et tu ne feras rien de ta vie si tu ne te donnes pas à fond dans tout ce 
que tu fais dès maintenant. Compris? » A quoi Noa répondrait machinalement:
         « Compris. »
         Ainsi donc se terminerait cette journée, si banale et si habituelle.
         Le soir dans son lit, il pensait en regardant cette étagère en face de lui. Y étaient disposés 
toutes sortes de prix, toutes ses récompenses accumulées depuis des années. Premier prix 
du concours d'écriture au collège, coupes de divers sports, récompense de photographie, 
premiers prix de cross et tant d'autres. Il se disait que c'était déjà bien suffisant, non? Que 
personne n'était parfait. Alors, pourquoi la vie s'était-elle acharnée à lui donner ce père? 
Ou pourquoi fallait-il qu'il soit si ... lui?
         Son portable vibra.
         C'était un message de Miha.
         "Alors cette course? :-) Je serais passée volontiers, mais aujourd'hui j'avais besoin d'aller 
tu sais où."
         Un sourire se dessina sur ses lèvres. Il répondit:
         "Suis arrivé deuxième. Ferai mieux la prochaine fois. Père en colère comme d'hab'. 
T'inquiète, c'est pas grave que t'aies pas pu venir. :-) T'as pas raté grand chose ... ''.
         Son portable vibra encore.
         " ... je t'ai raté toi ... Si ça c'est pas grand-chose! ;-) Bonne nuit, vais dormir, Tu passes 
toujours demain à 3h ?
    - :-) Oui, demain 3h. Bonne nuit, alors."
         Il s'endormit avec la même pensée: il avait quand même beaucoup de chance!
         Miha était impatiente que Noa arrive. Dans la vie, elle n'avait jamais eu de vrais amis, 
encore moins depuis son accident. Alors elle passait le plus de temps possible avec lui. 
Il était le seul à réellement faire des efforts, en dehors de sa famille. Il avait même essayé 
d'apprendre le langage des signes pour elle! Et il se débrouillait plutôt bien, même s'il 
préférait encore lui envoyer des messages. Parfois, lorsqu'il lui écrivait alors qu'une 
distance de même pas un mètre les séparait, elle se vexait un peu.
         Elle voulait qu'on lui parle.
         Même si les seuls mots possibles s'exprimaient avec les mains.
         Mais il savait toujours la faire sourire ensuite. Ils avaient bien compris, depuis le temps: à 
deux, on est toujours plus fort. Et peu importe la situation. Noa avait été là pour elle après 
son accident. Elle était là pour lui quand son moral était au plus bas. Il savait lui changer les idées.
         Alors qu'elle prenait son petit déjeuner avec sa mère, celle-ci lui demanda ce qu'elle 
allait faire de sa journée. Elle répondit que Noa passerait. Sa mère fit une moue irritée. 
Elle voulait que sa fille aille sur la tombe de son arrière-grand père avec elle et toute la 
famille. Miha répondit qu'elle irait une prochaine fois, ils y allaient tout le temps, de 
toute façon ...
         Elle ne comprenait pas toujours ces coutumes malgaches. Pourquoi saluer les morts en 
grandes pompes avec toute la famille? Elle n'avait même jamais connu son arrière-grand 
père. Il était mort quand elle était encore toute petite. Elle voulait bien comprendre que 
certaines personnes ressentent le besoin d'aller sur la tombe de leurs proches décédés. 
Elle comprenait même qu'on leur apporte des fleurs.
         Elle comprenait qu'on leur parle. Pas qu'on les prie.
         Elle comprenait qu'on les regrette. Pas qu'on les fête comme s'ils allaient se lever d'un 
instant à l'autre et frapper à l'imposante porte en demandant qu'on les sorte de là.
         Les morts n'entendent plus rien.
         Si elle était morte deux ans plus tôt, elle n'aurait pas voulu que des inconnus pleurent sur 
sa tombe. Elle n'avait pas marqué leur vie, ne les connaissait pas. Elle n'aurait pas voulu 
que chaque année on vienne « retourner» son corps, lui lire des poèmes et chanter 
pendant des heures, debout devant sa tombe.
         Mais à quoi pensait-elle donc? Elle était en vie! Et heureuse. Et, cet après-midi, elle 
n'avait aucune envie d'aller sur la tombe d'un quasi-inconnu! Elle serait avec son 
meilleur ami, un point, c'est tout.
         « Alors fils, tu comptes t'entraîner aujourd'hui, n'est-ce pas? Il faut tout de suite te 
remettre au travail pour gagner la prochaine fois. »
         Sa mère pinça les lèvres. Elle savait que la dispute allait éclater, alors elle répondit à la 
place de son fils:
         « Non, tu te souviens bien, voyons: aujourd'hui Noa va chez Miha. Pour s'aérer un peu 
la tête ... il l'a bien mérité!
         - Mais de quoi tu parles? Il a mérité quoi au juste? On ne félicite pas les couturières, on 
félicite le styliste!
         - Image intéressante de ton fils, Georges, vraiment. Une couturière, tu dis? Allons! A 
son âge, il a le droit de s'amuser.
         La discussion pouvait durer longtemps comme ça. Mais sa mère gagnait toujours, Noa le 
savait. Il pouvait partir tranquillement sans même se faire remarquer. Plus tard sa mère 
lui dirait qu'il pouvait aller chez Miha.
         Il était déjà sur le seuil de la cuisine quand il entendit son père dire: 
« S'amuser? Comment donc peut-on s'amuser avec une sourde! » 
Sans réfléchir, il s'était retourné:
         -Et tu veux dire quoi, par là, au juste?
         -Noa, tenta sa mère ... »
         Son père pâlit légèrement. Un adulte ne tient pas de tels propos. C'était déplacé, il le 
savait. Puéril. Il ne répondit rien, se contentant d'hausser les épaules, mal à l'aise.
         « Tu sais, le fait qu'elle soit malentendante - parce que oui, quand on est poli, on dit « 
malentendant» - moi, ça ne me dérange pas. Il y a des tonnes de façons de communiquer. 
Il y a les gestes, les regards et ... et les tex tas aussi. Et puis, ce n'est pas sa faute si elle 
n'entend plus comme toi et moi! Tu crois qu'elle a choisi? Je ne mérite même pas de 
l'avoir comme amie!
         Il parlait de plus en plus fort. Peut-être même qu'il hurlait déjà. Il ne s'en rendait plus 
compte. Il était en colère, comme il ne l'avait plus été depuis longtemps. Et les mots 
sortaient. Il voulait lui montrer qu'il avait tort. Il en avait assez d'être faible face à lui. Il 
voulait réagir directement, pour une fois.
         « Et moi je suis bien avec elle! Tu peux pas savoir, toi! A te regarder, t'es bien avec 
personne! Tu ne fais jamais rien de gentil! Tu te crois au dessus de tout le monde parce 
que tu as réussi dans la vie! Mais t'as réussi quoi ?!! T'es jamais content! T'as toujours 
quelque chose à redire! Moi, je suis fier de moi! Si tu peux pas l'être, je le serai tout seul 
! Je suis fier d'avoir quelqu'un ... Quelqu'un à qui parler et avec qui rire. Tu connais ça, 
toi, rire ?! Quelqu'un qui me regretteras quand je serais plus là ! Ca te ferait quoi, si 
j'étais plus là ? Et tu aimerais qu'un inconscient te fasse perdre l'ouïe du jour au lende- 
main? Que ce pauvre fou bouleverse ta vie? Tu ferais quoi? Hein, tu ferais quoi? »
         Il était essoufflé. Il tremblait. Ses parents le regardaient. Il ne savait plus quoi dire. Il 
savait qu'il avait été cruel. Il regrettait même déjà.
         Mais il voulait que son père aussi regrette.
         Il voulait qu'il comprenne.
         Il tourna les talons. Personne ne dit rien. 
Il partit.
         Il courut longtemps pour arriver au marché de la rue Amiral Billard. Il chercha l'étal 
d'instruments de musique que Miha lui avait montré une fois, quand elle lui avait raconté 
qu'elle aurait adoré jouer de la guitare. Il venait de le trouver quand son portable vibra. Il 
le sortit de sa poche et vit que son père lui avait écrit. Il appréhendait un peu de le lire 
maintenant.
         Que pouvait-il dire?
         « Noa, je suis désolé de ne te l'avoir jamais dit avant. Je suis très fier de toi, mon fils. » 
Le message le laissa sans voix.
         Il ne savait même pas quoi répondre.
         Il rangea simplement son portable au fond de sa poche. Il se disait que c'était bien, les 
excuses. Que ça faisait toujours du bien. Et que parfois c'est vrai, on ne se rendait pas 
toujours compte qu'on ne les offrait pas assez. Ou pire, qu'on ne les avait encore jamais 
vraiment dites.
         Il ressortit son portable et commença à écrire.
         Le portable de Miha vibra dans sa poche. Noa venait de lui écrire. 
Elle lut:
         « Je sais qu'on se voit tout à l'heure, mais j'aime autant te le dire maintenant. Miha, je 
suis sincèrement désolé d'avoir été assez stupide pour avoir pris le volant dans un état 
aussi lamentable, il y a deux ans. Et encore plus désolé de t'avoir renversée ce jour là. »
  • Teddy



    par Chloé Diore de Perigny, 
Seconde l, Lycée de Tamatave

         Il s'appelait Teddy. Cela faisait vingt ans qu'il habitait cette maison près de Londres. 
Vingt ans qu'on lui avait permis de quitter le 196 Regent Street, qu'il détestait et où il 
avait passé la majorité de son enfance. Oui, le 196 était un endroit étrange où les gens 
passaient, venaient, le regardaient, lui et les autres orphelins guère plus âgés. Les 
visiteurs avaient un regard soit compatissant, soit méprisant. Certains les traitaient 
comme des objets: « C'est celui-là que je veux! » disaient-elles, en les attrapant. Pour- 
tant Teddy dévisageait avec envie les plus chanceux qui se faisaient adopter et quittaient 
ce bâtiment, en compagnie d'une famille qui serait désormais la leur. Malheureusement, 
tous n'avaient pas cette chance ... La plupart était condamné à rester là, à attendre, 
pendant des années, qu'une personne veuille bien d'eux. Avec un sourire aux lèvres, 
malgré tout, pour ne pas rebuter les éventuels parents.
         Il se souvenait que là-bas, c'était la même routine tous les jours. Des hommes et des 
femmes vêtus d'un uniforme portant le logo de l'établissement les aidaient à faire leur 
toilette avant l'ouverture, pour laisser place aux visites. Il se souvenait qu'en été, il luttait 
contre la fatigue pour ne pas s'endormir, lorsque le bâtiment restait ouvert jusqu'à vingt- 
deux heures. Dès lors que l'annonce de la fermeture fusait à travers les haut-parleurs, les 
derniers visiteurs alertés se dépêchaient de finir le tour de l'établissement avant de partir. 
Teddy n'avait jamais connu ses parents biologiques. Il savait seulement qu'il venait de 
Chine, comme beaucoup de ses amis. Ils avaient tous, sur l'étiquette de leur vêtement, 
leur nom et l'endroit d'où ils provenaient, sans qu'il n'ait jamais su pourquoi. C'était de 
cette manière qu'ils avaient découvert que la plupart d'entre eux venaient de pays asiati- 
ques. D'ailleurs, ils se ressemblaient tous étrangement.
         Le jour de son adoption avait été le plus beau de sa vie. C'était le 21 juin 1976, et la 
famille Robbins était venue régulièrement ces derniers temps. Madame Robbins semblait 
hésiter entre un autre orphelin du même âge et lui. C'est sa petite fille, Carol, sept ans à 
l'époque, qui l'avait désigné. Le trajet jusqu'à sa future maison avait duré deux bonnes 
heures. Teddy qui n'avait jusqu'alors jamais vu « l'extérieur» avait été fasciné par 
Londres. En chemin, Madame Robbins s'était arrêtée à Oxford Street, pour faire les 
magasins avec sa fille. Teddy, qui était resté dans la voiture, avait alors suivi l'agitation 
de la ville à travers la vitre de l'Austin rouge des Robbins. Elles étaient revenues les bras 
chargés de paquets une demi-heure plus tard. Il se rappelait qu'elles lui avaient acheté un 
pantalon pattes d'éléphant, très en vogue en ce temps-là. En reprenant leur chemin, ils 
étaient passés devant une horloge géante qui l'avait beaucoup fait rire. Carol lui avait 
indiqué que c'était Big Ben. Il voyait partout des bus à toits ouverts rouges, des cabines téléphoniques de la même couleur, des grands magasins qui le laissèrent sans voix. Il 
remarqua la gaieté des vêtements des passants : en pantalons larges, ils déambulaient, 
cheveux hirsutes, arborant des T.shirts orange avec des grosses fleurs.
         Lorsqu'il arriva chez les Robbins, il découvrit sa nouvelle maison. Elle était grande, 
spacieuse et lumineuse. Rien à voir avec l'endroit où il avait vécu jusqu'à présent. Carol 
l'installa tout de suite dans sa chambre, sans prendre le temps de lui faire visiter les lieux. 
Que cet espace était beau, agréable! Le lit était confortable, doux, avec un large couvre 
lit bleu qui s 'harmonisait avec le papier peint de la même couleur. Rien à voir avec 
l'entassement qu'il avait subi là-bas! Il contempla la vue d'ensemble qui s'offrait à lui. 
La chambre était rangée, un large tapis orange à longs poils, à ses pieds. L'atmosphère 
qui s'y dégageait le mit tout de suite en confiance. Il se Ua très vite d'amitié avec Carol. 
Tous les matins, Carol avalait son breakfast et partait dans son uniforme à la primary 
school, après lui avoir claqué une bise.
         Au fil des semaines, il devint son confident et son principal partenaire de jeu. Tous les 
soirs, Carol lui racontait ses journées, ses craintes, ses envies ... Un jour, elle avait 
bougonné-que Rose Mary n'était plus sa copine. Un autre jour, elle avait appris à la BBC 
qu'une manifestation d'adolescents avait été réprimée violemment à Soweto. Elle savait 
qu'elle pouvait tout lui dire. La nuit, elle le gardait dans ses bras, tout près d'elle. Sa 
présence la rassurait.
         Mais en grandissant, la jeune fille lui prêta moins d'attention et leur complicité 
s'effilocha. Pourtant, quand il n'était pas avec elle, il avait le cœur gros. Il se souvenait 
parfaitement de son départ pour Madagascar, lorsqu'elle avait dix huit ans. Ses parents 
lui avaient offert un séjour dans cette île tropicale pour son anniversaire. Elle qui devait 
passer ce voyage avec des amies et qui avait promis de l'emmener, changea d'avis. 
Qu'est-ce que ses amies allaient penser d'elle, si elle l'emmenait? Tel était l'argument 
qu'elle avait servi à ses parents pour avoir leur accord. Elle laissa donc ce pauvre Teddy, 
qui se faisait une joie de partir à l'étranger, démoralisé, en leur compagnie. Il resta 
enfermé durant les deux semaines qu'avait duré le séjour et refusait de sortir de la chambre. A son retour, Carole lui montra la guitare qu'elle avait rapportée : « Tu te rends 
compte ? lui avait-elle dit, je l'ai achetée pour quelques livres seulement, sur un 
marché!». Elle lui avait alors expliqué qu'elle avait été fascinée par ce pays immense et 
par la beauté des paysages. Elle avait pris ce cliché après avoir sillonné une ville 
étonnante jusqu'à tomber dans ce lieu quasi désert, occupé par ce seul marchand. « On 
aurait dit qu'il m'attendait! »avait-elle ajouté.
    Les soirs suivants, elle lui joua quelques morceaux de guitare mais s'en lassa vite. Son 
principal intérêt était devenu ce garçon avec laquelle elle était en permanence.
         Il s'appelait Tom et était un peu plus âgé qu'elle. Que ce type lui semblait désagréable 
avec son maillot « peace and love» et ses cheveux longs! Petit à petit, il prit néanmoins sa place dans la vie de Carol. Ce n'était plus Teddy son confident, ni lui qui la réconfor- 
tait, ce n'était plus lui non plus qu'elle serrait dans ses bras la nuit, mais c'était ce garçon. 
Lorsqu'il les regardait, les larmes lui montaient aux yeux, mais il restait tout de même là, 
immobile, un sourire aux lèvres.
         Un jour où Tom l'aperçut, il glissa à Carol qu'elle était désormais trop vieille pour cela. 
« Really ?», avait-elle interrogé, émue. Mais elle finit par acquiescer. Elle prit alors 
Teddy dans ses bras, les larmes aux yeux et embrassa le sommet de sa tête. « Adieu Teddy 
bear» lui glissa-t-elle tandis que la peluche resta figée dans son sourire éternel.

Pages