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Concours de nouvelles Vaovao 2011

  • Remerciements

    Les organisateurs de ce concours tiennent à remercier,

    Monsieur Jean-Marc Chataigner, Ambassadeur de France à Madagascar,
    Monsieur Philippe Georgeais, Conseiller de Coopération et d'Action Culturelle,
    Madame Véronique de Rohan Chabot, Conseillère Culturelle adjointe,
    Monsieur Alain Jouret, Consul Général de France,
    Monsieur Alain Monteil, Directeur du Centre Culturel Albert Camus,
    Monsieur Joël Lust, Proviseur du Lycée Français d'Antananarivo,
    Monsieur Johary Ravaloson,
    Monsieur Claude Rabenoro,
    Les photographes qui ont gracieusement prêté leurs œuvres: Pierrot Men, Fabrice Delannoy, Laland, ThD,
    tous les membres de notre jury: Patricia Andriadavison, Liana Andriamiseza, Zaka Andriamiseza, Thierry de Bentzmann, Fanny Chareyre, Sarah Chauveau, Claudie Choblet, Sarah Comoe, Marie Daufresne, Clara Delval, Aygline Dubois, Isabelle Dumas, Monique Fauvette, John Ferozaly, Emmanuel Fourmann, François Guyomar, Megana Giordanella, Guillemette Héliot, Lucas Jacquier, Philippe Joannes, Ariel Levy, Chloé Maillard, Benjamin Nouraud, David Peyre, Harinirinjahana Rabarijoana, Farasoa Rakotondratsimba, Landry Rakotovirina, Nirina Ramanampisoa, Anne-Sophie Randriamahanina, Herifidy Rasamoelina, Carole Rasoanandrasana, Hasina Ravelonahina, Aina Razafiarison, Gérard Razafindratsima, Philippe Redon, Simon Saint Bezard, Emilio Sanchez, Jean-Luc Senegas, Caroline Zebrowski.
    Monsieur Thierry Delorme, sans qui cette publication n'aurait pu voir le jour,
    et bien entendu, tous les élèves des classes de seconde et leurs professeurs de lettres qui ont participé à ce concours. 
  • Chienne de guerre

    Chienne de guerre


    Par Elise Fourmann

         Jamais elle n'avait vu une chose pareille ... Devant elle se tenaient des dizaines de policiers et de soldats allemands en uniformes vert-de-gris avec leurs mitraillettes chargées, qui hurlaient, dans leurs langues respectives, des ordres
    afin de regrouper tous les habitants du quartier qui portaient une étoile jaune cousue sur leurs vêtements.
         En ce matin du 16 Juillet 1942, réveillée par les cris, Luna s'était rendue dans la cour de l'immeuble. Elle était tétanisée. Malgré l'agitation, elle réussit à se frayer un chemin à travers la foule sans se faire remarquer, et alla se réfugier derrière des sacs de charbon ... Elle aperçut dans la foule la famille Grinberg, encore toute étourdie, et dans le regard de chacun se lisait la peur. Samuel, le père, donnait la main à son fils Noë qui sanglotait. Maria son épouse, portait dans ses bras Simon, le petit dernier, qui dormait, lui, paisiblement, en suçant son pouce. Sarah et Hortense, apeurées, se recroquevillaient autour de leurs parents.
         Cette famille, qui l'avait nourrie chaque jour, câlinée lorsque les soirs d'orage elle prenait peur, cette famille qui l'avait recueillie, qui l'avait aimée ... Pourquoi alors étaient-ils là, sous la menace des mitraillettes? Pourquoi tant de haine à leur égard?
         Dans la cour, peu de personnes osaient prendre la parole de peur de se faire rabrouer par les aboiements des forces de l'ordre.
         La foule commença soudainement à s'agiter ... Les adultes s'interrogeaient : Pourquoi nous? Qu'allons-nous devenir? Vers où ? .. En guise de réponses, les policiers réclamaient le silence, accompagnés des «Ruhe !" allemands, criés par les soldats qui tentaient de rétablir l'ordre.
         Soudain, Sarah vit Luna et s'exclama:
         - Maman, Luna est là, je peux aller la rejoindre, s'il te plait ?
         - Ma chérie, répondit-elle, ce n'est pas très prudent, les policiers nous ont bien dit de rester groupés ...
         - Mais qu'est-ce qu'elle va devenir sans nous? demanda Noë soucieux de la réponse.
       - Ne t'inquiète pas mon bonhomme, elle se débrouillera toute seule, le rassura son père. Samuel commença à s'adresser à sa femme en Yiddish. Les enfants savaient très bien que lorsque leurs parents dialoguaient dans cette langue inconnue, l'heure était grave. D'ailleurs, quelques instants plus tard, Maria éclata sanglots.
         Certains enfants jouaient dans l'insouciance mais la plupart essayait de terminer leur nuit sur les pavés, la tête reposant sur le ballot familial.
         Cachée à l'abri des armes, Luna eut soudain envie de les rejoindre, de les rassurer par sa présence; mais les regards agressifs des soldats lui firent peur et elle préféra se tenir loin d'eux ...
    Elle se souvint de la naissance de Simon, lorsqu'elle avait pu s'approcher du berceau où le nouveau-né dormait, elle l'avait imaginé quelques années plus tard, rentrant de l'école avec sa blouse tachée et ses osselets dans la poche. Elle serait allée à sa rencontre et il lui aurait alors chuchoté ses secrets ... Mais ce rêve venait de disparaître, car il était probable que Simon et tous les autres partent loin, très loin pour ne jamais revenir.
         La veille au soir, Samuel avait expliqué à sa femme que les Juifs risquaient ~
    très prochainement de se faire rafler. Luna, allongée dans un fauteuil, avait poussé un soupir, ce qui avait fait sourire Maria, à l'idée qu'elle puisse comprendre ce que Samuel avait dit!
         Le vieil épicier et sa femme, juifs eux aussi, sortirent de leur immeuble, avec une petite valise qui avait sans doute été fermée à la hâte car un chandail et une paire de bas dépassaient. Habituellement, le commerçant se déplaçait le dos courbé par l'âge, mais à cet instant, son torse était relevé et l'on pouvait clairement distinguer l'étoile de David. Le brave homme essayait de garder sa dignité malgré les railleries lancées par les policiers.
    D'autres policiers arrivèrent, suivis d'un convoi d'autobus: toutes les familles réunies devaient monter dedans afin de se rendre ailleurs, dans un lieu plus grand. Ce fut la panique générale, les mères criaient que leurs enfants ne pouvaient pas partir, que leurs bébés avaient faim, les vieillards se plaignaient de leur vieillesse et de leur incapacité physique à se déplacer, les plus jeunes blottis contre leurs pères, pleuraient...
         Ils furent poussés brutalement vers les autobus, à coups de crosses : ceux qui tentaient de s'échapper furent abattus ... Un véritable cauchemar! 
           Elle entendit les moteurs gronder et vit le convoi s'en aller. Depuis l'arrière de l'autobus, Luna parvint à distinguer la petite main de Noë, celle d'Hortense et celle de Sarah, qui lui disaient au revoir. Les parents ne se retournèrent même pas, tant ils étaient accablés.
         Quelques instants plus tard, il n'y avait plus aucune trace d'eux dans l'autobus, Luna restait bel et bien seule. Le cœur gros, elle rentra dans sa niche ... 
  • Retrouvailles

    Retrouvailles


    par Youri Jacquier
    (LFT, seconde 6)

         Jamais il n'avait vu une chose pareille! L'eau avait presque recouvert la totalité du jardin et menaçait maintenant d'envahir la maison. La lumière devenait lugubre, les oiseaux s'étaient tus, le parc allait bientôt ressembler à une scène de bataille. Partout des branches déchirées, des troncs déracinés, des lambeaux d'écorce, des fleurs noyées ...
         Assis à sa table de travail, Georges observait le spectacle. Au départ, la montée de l'eau l'avait surpris sans l'inquiéter davantage. La scène était venue le distraire d'un travail qu'il avait peine à rédiger. « Vous écrirez une nouvelle comportant trois formes de paroles rapportées, bla bla bla, sans pour autant trop rentrer dans la description, pour que cela reste une nouvelle, et ne devienne pas, surtout, un roman fleuve, bla bla bla, et attention aux petits malins qui tenteraient de tricher avec la taille de la police ou des interlignes! ».
         Cela avait suffit à décourager Georges au point qu'il avait, chaque jour, remis le travail au lendemain et que, maintenant, il lui restait moins de douze heures ! Moins de douze heures pour rédiger au moins trois pages, c'est-à-dire environ 900 mots, c'est à dire 75 mots par heure, ce qui faisait, en gros, un mot par minute. Quel cauchemar quand on n'a pas d'idée!
         Il imagina la soirée qu'il allait passer: il lui fallait dire adieu à l'épisode 4 de sa saison préférée. Ce ne serait encore pas ce soir qu'il saurait si Mike Delfino épouserait Suzanne ou Catherine... «Pitié, pourvu que ce soit Suzanne,
    sinon ... je tue la prof! » se dit-il en silence. Il lui fallait aussi renoncer à dîner, à prendre la revanche contre son frère à la WII, à s'exercer à la guitare, à appeler sa copine, qui - alors là c'était sûr! - allait lui en vouloir pendant des semaines!
    D'ailleurs, un premier SMS venait de s'afficher sur son portable : « Dis, tu m'aimes encore? T'es avec une autre? »
         Quand le bruit de la pluie le sortit de ses pensées, il n'avait toujours pas écrit un seul mot.
         Il finit par se dire que son inspiration était contre lui. À chaque fois qu'il croyait tenir une phrase, elle lui échappait - comme savent si bien le faire les filles ... Décidemment, il n'avait pas de chance avec les Muses! Il se débattait avec sa description composée à partir de son carnet d'enquête qu'il avait voulu mener à la manière d'Emile Zola, le seul auteur qu'il ait jamais lu. Mais les contraintes imposées par le comité du concours le bloquaient. Il avait peur de trop insister sur la description, il voyait déjà les traits de stylo rouge censurer son travail, redoutait les commentaires ironiques ou sadiques du style : « A touché le fond mais creuse encore ... » ou le fameux: « Vous frôlez le hors sujet, allez donc à l'essentiel» sans compter celui qui vous rabaisse pour toute une vie : « J'arrête de corriger les fautes! », Mais il manquait tellement d'inspiration et de temps qu'il n'avait plus le choix. Le compte à rebours était sérieusement entamé, il fallait qu'il rédige sa nouvelle à partir de cette description. Il la relut encore une fois, espérant voir la suite s'enchaîner, l'intrigue se former ...
         « L'odeur du matin, du café, de la latérite encore fraîche et humide de rosée. La piste traverse le village, sinue entre les maisons de terre, de briques, de tôles,
         Toujours des arbres.
         Au loin, dans un léger brouillard, on peut apercevoir les rizières. Une descente, on entrevoit un portail. Sur le bas côté, à quelques mètres, les vendeurs étalent à même le trottoir leurs légumes et leurs fruits : quelques bananes, trois papayes, une poignée d'échalotes savamment disposées en pyramide et quelques citrons verts fort petits côtoient un tas de vulgaires racines de manioc.
         Là, devant ce grand portail d'école, symbole d'espoir et de réussite, un petit terrain vague au sol plat et dur. Les chiens, ainsi que les poules s'éloignent laissant les enfants en uniforme bleu jouer ensemble. Des regards, des appels
    des cris, des pleurs, des mêlées, l'action se passe autour d'un objet semblable à un ballon fait de vieux tissus, de ficelle, de sacs en plastique, de tout, de rien.
         De l'autre côté de la route, assis dans une poubelle, dans un infâme dépotoir qui s'étend sur au moins cinq mètres de long, un enfant nu cherche n'importe quoi qui pourraitse manger. Il est sale, il a l'œil malade et le nez qui coule. Il semble abandonné à son sort.
         Soudain, la sonnerie marque la fin du jeu. Alors, en quelques minutes, les enfants rentrent en classe, les hommes partent au travail, les taxis Be s'en vont et la charrette à zébus quitte la place rapidement. Seul, le petit noir reste là. Il hésite un instant, regarde à gauche, à droite puis, d'un rythme franc et décidé,il se dirige vers le terrain vague, fixant le ballon du plus profond de lui-même. Un sourire se glisse sur ses lèvres, ses yeux s'illuminent, il demeure seul avec son trésor et se met à jouer. »
         Dehors, la force du vent était montée au niveau 8, Georges n'était plus seulement inquiet mais terrifié. Il revoyait défiler les images du drame de 2002 sans pouvoir arrêter la bande. Lui-même était resté enfermé dans la cave penda
    deux jours, la maison s'était effondrée sous le choc du cyclone. Là, les toitures des petites cabanes s'arrachaient les unes après les autres. Déjà deux panneaux électriques étaient tombés dans la rue qu'habitait Georges et le vent sifflait tellement fort qu'il n'entendait même plus le chien de la voisine hurler de peur.
         Soudain, il imagina le petit garçon dans la tempête, celui qu'il avait observé le jour de son enquête. Jamais il ne pourrait résister à ce carnage s'il ne se mettait  pas à l'abri! C'était la seule idée qu'il avait à l'esprit, il ne parvenait pas à s'en défaire. Alors, d'un pied ferme et décidé, il abandonna une fois de plus sa nouvelle et partit à la recherche du petit, bravant la tempête.
         La ville était devenue jungle, ses pieds s'enfonçaient dans la boue et l'eau atteignait désormais le niveau de son bassin. Après avoir combattu cette armée de débris flottants, Georges dut se frayer un passage entre tous ces arbres qui reposaient comme des âmes en peine sur le sol.
         Enfin, au bout d'une demi-heure, il parvint au village. Personne ne se présentait sur les lieux et Georges perdait espoir au fur et à mesure qu'il fouillait les cabanes encore sur pied. Tout à coup, il entendit un bruit, il se précipita pour aller voir, c'était lui! Georges était rassuré mais l'enfant souffrait, il le lui expliqua. Ses jambes étaient coincées sous un arbre et ça lui faisait affreusement mal. Georges prit son courage à deux mains, pourtant, il avait peur.
         La première tentative de sauvetage fut un échec, et il pouvait lire sur le visage du petit comme une sorte d'adieu. Non, Georges n'abandonnerait pas ! Alors il puisa toute l'énergie qui demeurait en lui et souleva l'arbre.
         « Merci! dit le petit garçon.
         Ce n'est rien, viens, n'aie pas peur! Ca va aller, laisse-moi faire. »
         Il prit le garçon dans ses bras pour le rassurer et rajouta:
         «C'est fini, va. C'est fini. .. »
         Georges déposa l'enfant dans la clinique qui se trouvait près du village. A présent, il était tranquille et savait que le petit était en sécurité.
         Alors, plein d'énergie et d'imagination, il rentra, se rassit à sa table et commença sa nouvelle: « Jamais il n'avait vu une chose pareille ... »
  • Une amitié très spéciale

    Une amitié très spéciale


    par Lisa Appadoo
    (LFT, seconde 6)


         Jamais il n'avait vu une chose pareille! Du feu jaillissait de partout, ce soir de pleine lune. On aurait dit que le Diable en personne était venu de l'Enfer dans le but de tout massacrer sur son passage ! Des cris de désespoir et de souffrance se faisaient entendre de tous côtés. C'était la panique totale chez tous les habi tants. Des femmes et leurs enfants pleurant couraient dans tous les sens, alors que les hommes essayaient de récupérer les quelques biens qui n'avaient pas encore disparu au milieu des flammes.
         Mais le petit Joseph, fils de paysans, n'entendait rien, ne voyait rien. Il restait horrifié, immobile, face à ses deux amis de toujours, surnommés Ti Zom et Ti Tom, qui brûlaient devant ses yeux remplis de larmes, sans qu'il puisse intervenir
    pour les sauver ...
         Tout avait commencé une journée auparavant.
         C'était le dernier jour de l'an 1901. Comme à leur habitude, les habitants de Beau-Bassin étaient allés labourer les champs de cannes. Situé à l'ouest de l'Ile Maurice, ce village n'abritait qu'une cinquantaine d'agriculteurs ayant pour logis des cabanes en bois de rose, ou, pour les moins fortunés, des huttes peu solides qui s'effondraient au moindre coup de vent annonçant l'arrivée d'un cyclone tropical.
         Ce jour-là, la chaleur avait été étouffante. Tout le monde vaquait à l'occupation principale de l'île, c'est-à-dire l'exploitation de la canne à sucre. Les adultes, dans les champs depuis très tôt le matin, suaient énormément sous le soleil de plomb. Accablés par la chaleur, ils s'étaient mis à l'ombre un instant, en sirotant un bon rhum local à base de sucre roux. Les bambins, eux, profitaient toujours de cette occasion, celle où leurs parents baissaient leur garde, pour faire des plaisanteries de mauvais goût.
         Ce mercredi 31 décembre, d'humeur très taquine, ils avaient décidé d'aller cacher les outils de travail de certains villageois qu'ils n'appréciaient pas, tout en sachant que ces derniers finiraient par découvrir leur complot et qu'ils manifesteraient tôt ou tard leur mécontentement. Mais, pour l'instant, .lls s'en moquaient pas mal et ne pensaient qu'à incommoder et contrarier les « vieux» !
         Parmi ces importuns se trouvait le timide Joseph Ramsamy, appelé familièrement TI Couillon, en raison de sa naïveté. Il était la cible préférée des jeunes Beau-Bassinois que la méchanceté rongeait jour après jour. Âgé de six ans à peine, il se laissait toujours berner par les plus grands car ses deux amis TI Zom et Ti Tom n'étaient pas de taille à prendre sa défense ou à le conseiller.
         Bien sûr, tout le monde connaissait les étranges copains de Joseph dans la région. Certains se moquaient d'eux mais la majorité des enfants les craignaient. Tous, sans exception voulaient se débarrasser d'eux. C'étaient des muets,  frères bannis par les Dieux» disait-on dans le coin. Leurs yeux au regard au froid que le vent qui souffle en Antarctique effrayaient le plus brave entre les braves. Leur visage était neutre, comme s'ils ne ressentaient aucune émotion et il manquait à chacun d'entre eux une oreille. Cependant, cela n'avait jamais créé une quelconque crainte chez le petit Ramsamy. Au contraire, il avait eu pitié d'eux quand il les avait rencontrés.
         Pareils à des mendiants qui mouraient à même le sol de maladies graves dans les grandes villes de l'île, ils étaient allongés par terre, abandonnés à leur triste sort. Joseph avait alors décidé de les emmener chez lui pour les remettre sur pied. Ses parents avaient accepté de les garder sous leur toit sans protester. De plus, ils leur seraient vraiment utiles dans les champs de cannes.
         TI Zom et TI Tom avaient donc intégré la communauté de Beau-Bassin, même les villageois n'appréciaient pas leur présence. Ensemble, ils avaient passé les journées à aider du mieux qu'ils pouvaient les paysans, et, il fallait bien l'admettre, depuis leur arrivée, la vie avait changé. On parlait beaucoup de la famille Ramsamy ... Surtout du fils, qui s'isolait de plus en plus.
         Les petits avaient commencé à l'enquiquiner de plus belle.
         Ainsi, ce 31 décembre, les gamins du village avaient défié Joseph de cacher les outils de travail des paysans rien que pour lui causer du tort.
         - Eh, TI Couillon! Viens par ici. .. avait lancé un des gosses.
         - Ouais, viens nous voir! avait continué une fillette.
         Une autre avait repris:
         - On a quelque chose de génial à faire! Tu veux l'faire avec nous? Pour une fois on est sincères et on n'veut pas t'faire de mal!
         Joseph s'était avancé en souriant. Comment? Les autres voulaient vraiment jouer avec lui ?! Bien sûr qu'il le voulait, lui aussi! Jamais il n'aurait refusé une occasion de s'amuser. TI Zom et TI Tom étaient bien gentils, mais c'était tout de
    même plus excitant de s'intégrer à la « bande» !
         Un jeune garçon lui avait alors expliqué qu'ils voulaient jouer à une partie de cache-cache assez spéciale avec quelques parents. " lui avait clairement énoncé que la règle du jeu était de cacher les fourches qui servent dans les champs et que la partie serait terminée lorsque les objets seraient retrouvés.
         - A toi de commencer, Ramsamy! Les jeux sont faits ! avaient crié les petits diables en ricanant.  '
         Dès le départ du gamin, ils s'étaient hâtés aux champs de cannes où les cultivateurs se reposaient avant de reprendre leurs pénibles travaux, afin de dénoncer Joseph qui était, une fois de plus, victime de leur méchanceté.
         Mais les ennuis ne faisaient que débuter pour lui!
         Lorsqu'il était revenu les bras vides et que tous s'étaient assurés que le garçon avait exécuté ce qui lui avait était demandé de faire, les enfants avaient appelé les villageois pour qu'ils le punissent ! Ti Couillon avait alors compris son erreur ... Il s'était mis à pleurer, des perles d'eau avaient coulé le long de ses joues. Mais cela n'avait pas suffi pour apaiser la tension. Le garçon s'était fait insulter de tous les noms par les grands:
         - Espèce de voleur, tu n'es qu'un voleur! avait crié un homme.
         - Sale fils de vaurien, tu devrais avoir honte de toi! avait lancé une femme.
         - Qu'on le frappe, qu'on l'abatte sur le champ!
         Cependant, Joseph n'avait pas riposté, trop timide pour prononcer le moindre mot. Indigné et pris de colère sur le coup, son père s'était retiré. Il avait trouvé juste de le laisser affronter cette situation, qu'il avait lui-même provoquée.
         Pendant près d'une demi-heure, Joseph s'était fait rabaisser et humilier. On aurait dit un combat de coqs, où il était seul face à une multitude de mâles qui ne cherchaient qu'une chose: affaiblir et abattre leur adversaire! Puis soudain ...
         - Au feu, au feu! s'était écrié une grosse voix affolée.
         Le village commençait à brûler! Très vite, on avait oublié l'histoire du vol. Les maisons fragiles, fabriquées en bois ou construites avec des feuillages, s'étaient enflammées en un quart de seconde et les champs de cannes allaient rapidement les suivre si on ne faisait rien ! Les gens s'étaient affolés.
         Dans cette foule toute agitée, Joseph, en mal d'amitié et tout paniqué, s'était faufilé pour rejoindre ses amis Ti Zom et Ti Tom pour s'assurer qu'ils étaient sains et saufs. Il avait couru comme un fou vers le village, les joues encore
    mouillées de l'humiliation endurée quelques instants auparavant. .. et s'était arrêté net. Il les avait retrouvés.
         Deux grosses têtes dépassaient des feuillages. En se précipitant vers ses amis, il avait réalisé que leurs vêtements prenaient feu. Horreur! Bientôt ils disparaitraient sous les flammes! Il regarda autour de lui.
         Son monde s'écroulait, son village natal, ses amis, ces champs qu'il aimait bien,
    malgré tout... Il pleurait à chaudes larmes, pensant à tous les bons moments qu'il avait passés avec ses deux camarades.
          Jamais on ne sut la cause de cet incident, mais cela importait peu.
         Aux yeux du petit Joseph, tout ce qui importait, c'est qu'il avait perdu les «personnes» les plus chères à ses yeux: Ti Zom et Ti Tom, deux épouvantails qu'il avait récupérés dans la rue et auxquels il s'était très vite attaché, faute d'autres
    amis plus sincères .. :
         Qui le consolerait, désormais, des tracasseries malveillantes des autres enfants du village ? ... 
  • Nous nous retrouverons au Parc Monceau

    Nous nous retrouverons au Parc Monceau


    par Onja Delezinier
    (LFT, seconde 1)

         Jamais il n'a vu une chose pareille. Il n'arrête pas de la contempler. C'est le 16 Septembre 2009, il est 17 heures 48 minutes, le moment où le ciel passe du bleu au rouge, durant les premiers chants des grillons. Le climat est doux, le susurrement angoissé de la rivière qui borde le parc Monceau et le léger bruit du vent ont envahi sa chair. Ses yeux sont rouges et lui font mal. Il n'a pas dormi, il a encore trop pensé à elle.
         Lui, il s'appelle Thélio, il a 15 ans, il est isolé, orphelin, il n'a pas vraiment de copains. Il passe son temps à contempler cette fille, et à lui écrire des chansons. Elle, elle est assise en face de lui, sur le banc où elle s'installe chaque jour depuis maintenant quatre mois. Quatre mois depuis lesquels Thélio vient chaque jeudi, à la même heure, observer discrètement Song. Quatre mois que Thélio rêve d'entendre sa voix, de voir son regard se poser sur le sien, de sentir l'odeur délicate qui se dégage de ses cheveux quand un coup de vent vient les secouer. Elle est la seule raison pour laquelle il reste ici, dans cette ville où personne ne prête attention à lui.
         Il veut aller la voir, et lui chanter les chansons qu'il a composées rien que pour elle ...
         Seulement, il n'ose pas.
         C'est bien trop dur pour lui. Alors il l'observe, chaque jeudi, depuis quatre mois. Elle est grande, fine, et frêle. Elle porte plusieurs bracelets sur son poignet gauche; ses bracelets sont un moyen de cacher des traces évidentes de mutilations. Elle est pâle, les yeux gris entourés de noir. Elle a de longs cheveux bruns qu'elle attache en chignon avec des crayons. D'ailleurs, elle vient toujours avec un carnet, elle dessine.
         Contrairement à toutes les autres personnes qu'il y a dans le parc, Song ne parle
    pas, avec personne. Même pas pour demander l'heure.
    Les filles de ce genre sont normalement continuellement entourées de plein de gens. Mais pas elle. Elle est différente. Un jour, il y a lonqternps, Thélio a découvert pourquoi, et c'est pour cette raison qu'il l'aime encore plus.
         Song, c'est le nom qu'il lui a donné. Il trouve que c'est le nom idéal. Car quand il lui écrit une chanson, il trouve tout de suite de l'inspiration.
         Tiens! Elle referme son carnet, et se lève.
         Le vent souffle fort aujourd'hui. Song doit rentrer chez elle avant dix-neuf heures. Elle fait claquer ses bottes sur le goudron, écrase les feuilles mortes et éclabousse quelques passants en sautillant dans les flaques d'eau. Elle s'excuse auprès d'eux d'un signe de tête, puis continue sa route. Elle trouve le paysage magnifique en automne, un bon sujet pour son prochain dessin. Song observe beaucoup le monde qui l'entoure, pour elle, chaque détail compte.
         Elle pousse la porte de chez elle, une cloche se fait entendre.
         -Chérie, c'esttoi?
         Song court dans le salon et fait un câlin à sa mère.
         -Je sors ce soir, n'ouvre à personne surtout, tu sais comment il faut faire, depuis le temps que je te laisse te débrouiller comme une grande! Il Y a des pâtes au frigo, ou commande des pizzas si tu veux. Je t'embrasse mon ange! lâche sa mère, pressée de sortir.
         L'adolescente grimpe les escaliers avec lassitude, retire ses bottes et rentre dans sa chambre. Sur les murs sont accrochés des morceaux de feuilles déchirées, chacun représentant un dessin bien particulier, au crayon noir, pour la
    plupart. Parmi ces dessins, il y a ses propres œuvres mais aussi celles de dessinateurs célèbres tels que François Avril ou Lorenzo Mattotti.
         En face du lit, une grande fenêtre donne sur le Sacré-Cœur, l'église emblème de Paris. Sur le sol de la chambre, une fresque qui représente le parc où Song se rend habituellement chaque après-midi. Dans un coin, près du bureau, une
    grande armoire en marbre se tient contre un mur, elle est ouverte, et il n'y a aucun vêtement à l'intérieur, seulement des feuilles à carreaux, des feuilles blanches, des blocs notes, des crayons, de la gouache, des pinceaux ...
         Les habits sont entassés par terre, au fond de la pièce, près des livres de cours et des chaussures.
         Song possède les mêmes choses que les autres adolescents de son âge, sauf peut-être un téléphone. Ça ne lui est pas utile.
         Il n'est que 20h30, pourtant Song sent que ses paupières s'alourdissent. Comme chaque soir avant de se coucher, elle passe un pied puis un autre par la fenêtre et vient s'installer sur le toit. Elle contemple le peu d'étoiles que la pollution n'a pas encore masquées,.ces étoiles qu'elle rêve un jour de visiter. Puis elle joint ses mains et prie. Dans ses prières; pas vraiment adressées à Dieu ou à un autre être en particulier, Song souhaite avoir un ami, à qui elle pourrait se confier avec qui elle pourrait rire, quelqu'un qui la comprendrait sans qu'elle ait besoin de s'exprimer - en tout cas, pas avec les mots. Parce que Song est muette et aucun adolescent qu'elle connaît ne parle le langage des signes.
         Quelque chose la démange, elle secoue son bras, un papier tombe de sa chemise. Elle l'ouvre, le lit, un sourire se dessine sur ses lèvres. Elle le referme, le range précieusement dans son bloc-notes et s'allonge sur son lit.
         Avec de la persévérance et la foi, les vœux sont toujours réalisés un jour ou l'autre, se dit-elle.
         Dring  dring  Toc toc toc  .
         DriiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiNG !
         Quelqu'un vient de sonner à la porte. Song se réveille péniblement, cognant tous les objets qui lui font obstacle pendant qu'elle se dirige vers la porte d'entrée. Elle dévale les escaliers à une allure impressionnante pour finalement s'écraser contre la porte.
         «Maman, a encore oublié ses clefs !» pense la jeune fille en ouvrant la porte.
         C'est une veille dame. La soixantaine environ. Les yeux soulignés de cernes, le visage saturé de rides et le nez en harmonie avec le reste de son visage, qui est enflé, laid, disgracieux. La dame regarde Song et la dévisage, puis, après un temps d'hésitation, lui demande si elle n'aurait pas par hasard, une bouteille de vodka qui traînerait par là. Ayant reçu une réponse négative, la veille dame s'en va, reprenant son chemin.
         Dans la pénombre des quartiers mal fréquentés de Paris, elle trace sa route, s'arrêtant de temps en temps devant un bar, se perdant dans la contemplation des bouteilles qui, pareilles au diable, sont tentantes mais mènent inexorablement au coma ou, pire, à la mort. Elle ralentit devant chaque épicier de quartier et, parlant l'arabe, leur demande s'ils n'auraient pas pour elle, un petit pichet d'alcool. Les épiciers, furieux, lui lancent des injures et des avertissements.
         Et tous les soirs, elle brave la colère des épiciers, des passants et des policiers.
    Elle pourrait même combattre le monde entier pour une gorgée du liquide défendu. Ce si précieux liquide qui lui fait oublier que personne ne l'aime, que tout le monde fuit à sa vue et que les enfants la nomment «la sorcière alcoolique». Oublier toutes les horreurs qu'elle a vécues et affrontées, seule.
         Alors ce soir, elle s'assoit devant le pub.
         Elle espère qu'un jeune sortira avec une bouteille pas encore vide, et qu'ill'abandonnera au bord de la route. Elle attend, guette chaque sortie. Comme.un chercheur d'or qui traque chaque pépite, elle fouille dans chaque poubelle pour dénicher ce qu'elle cherche. Elle fatigue, mais continue. Ses bras lâchent, ses jambes s'écroulent et son âme souffre.
         Soudain elle sent que son esprit ne fait plus alliance avec son corps ; elle a l'impression que tout se détache en elle, que son estomac se noue avec son foie, puis sa vue devient floue, des bruits assourdissants résonnent dans sa tête comme des gongs. Elle perd son équilibre, ne sent plus son souffle ni son cœur battre.
         Trois heures et sept minutes.
         - Ah! Cette soirée !! Ça, c'était de la soirée mon gars! clame un jeune garçon qui vient de sortir du pub.
         - Je dois rentrer avec Cyndie. On a quelque petites choses à régler, si tu vois ce que je veux dire ! lui répond Julien, jeune homme de vingt-trois ans issu de la bourgeoisie parisienne.
         - Mais ta copine, ce n'est pas Sarah?
         - C'était hier soir, ça !répond Julien fièrement, montant dans sa jaguar.
         Il démarre.
         Direction boulevard Saint-Germain, dans l'in-dé-mo-dable restaurant chic où se côtoient les artistes et les habitués, où se donnent les interviews et les rendez-vous, au premier étage - avec réservation, bien évidemment, pour être plus
    tranquille.
         Julien sort de sa voiture, lance les clefs à un voiturier, puis rentre fièrement dans le restaurant. Pas besoin de donner de nom, tout le monde le connaît. Il prend l'ascenseur. Troisième étage, la jet-set française. En bonne et due forme, le jeune homme salue ici un acteur, là un chanteur ou un attaché de presse et là, juste là, un éditeur qui est toujours, bien sûr, à sa table, à la droite du pot de fleur.
         Et puis la soirée de Julien se déroule toujours de la même manière, avec les mêmes mots, usés à force d'être tellement utilisés: «Bonjour! Vous êtes ravissante ce soir! Et vos dents! Magnifiques! Vos cheveux! J'aurais presque envie de les caresser! Et puis - je vais vous avouer - j'a-dooore la couleur de vas yeux!
         Dites-moi, quel est le diamètre de votre poignet? (et votre tour de poitrine ?) pour vous offrir un bracelet! Vous êtes splendide, comme toutes les autres fois où nous nous sommes vus !... » Mais la vraie question est: «Mais au fait, c'est qui celle-là ?»
         Au bout d'un moment, les mots, c'est comme les éponges, les serpillières, et les chiffons: à force d'être trop utilisés, ils deviennent inutilisables. Alors les femmes se lassent.
         Un téléphone vibre, c'est celui de Julien. Il s'éclipse sur le balcon et jette un coup d'œil à son écran : huit appels en absence. En homme très demandé, il ne prête guère attention à ces futiles appels.
         Il s'en revient fumer un cigare.
         Et puis la soirée s'écoule.
         Une soirée de débauche, mais selon les règles de son groupe social.
         Il est sept heures, le jour se lève, les oiseaux commencent à chanter, et les fleurs à s'ouvrir. Il n'y a personne dans la rue Saint-Germain, mis à part quelques boulangers qui s'affairent ou des hommes et des femmes matinaux qui s'en vont travailler. Julien regarde ces gens-là avec admiration. Lui, il n'a jamais travaillé, et il ne travaillera jamais, toute sa richesse lui venant de son père. Il se demande comment tous ces gens peuvent perdre autant de temps dans leur vie à faire quelque chose qui ne leur plaît pas et il se demande comment toutes ces personnes arrivent à lutter contre la fatigue et la paresse.
         Une petite fille passe au bras de sa maman. Derrière elles, le papa porte un petit garçon. Ils les conduisent à l'école. « C'est sûrement ça qui les fait tenir: une famille ... une personne à aimer au quotidien -. pense Julien.
         Le téléphone vibre. Ille sort de sa poche, il avait oublié de regarder ses messages. C'est sa mère.
         Encore.
         Depuis plusieurs jours, elle ne fait que l'appeler. Il range son téléphone et décide de laisser sa jaguar au parking. Il veut marcher, il ira au parc Monceau.
         Il déambule dans les rues de Paris.
         Il y a de la buée, une belle journée s'annonce. Les pavés glissent, il a dû pleuvoir pendant la nuit. Par terre, des mégots entassés sur les bords des rues, comme des fourmis cherchant à rentrer au plus vite dans la fourmilière.
         Julien est seul. Ce n'est pas normal. Où sont passés tous ses amis? Ils sont à des soirées, en vacances, au restaurant... Mais pas au parc. Le parc, c'est gratuit, Julien ne pourrait pas le leur payer. Une clope, il a besoin d'une clope!
         C'est un besoin irrépressible, là, maintenant, tout de suite. Il fouille dans ses poches, et rien, il n'y a que ce foutu portable.
         Il appelle sa mère: «Mon téléphone cessera de vibrer enfin, si elle me dit ce qu'il y a d'aussi urgent», se dit-il.
         Bip Bip Bip Bip ...
         -Allo?
         -Maman, c'est Julien.
         -Mon chéri, je t'ai appelé lundi, mardi, puis mercredi aussi ... à chaque fois à la même heure car je pensais que ...
         -Abrège, interrompt Julien.
         -Chéri ... Ton père est parti.
         -Aux États-Unis cette fois-ci ?
         -Non, mon chéri, il est vraiment parti, rejoindre sa mère, son père, et. .. Dieu. Ton père est décédé depuis déjà bientôt deux semaines.
         Julien raccroche.
         Sa main gauche tremble, ses jambes tremblent. Non, c'est tout son corps qui tremble. Il ferme les yeux, respire un grand coup, puis s'écroule, là,au bord de la rue. Il ne cherche pas de bar, ni de banc, il s'assoit sur le trottoir.
         Son téléphone vibre.
       Un message: «Mec, c'est Peter. Rendez-vous au Moulin Rouge, ce soir. J'emmène ma nouvelle copine, et tu nous payes l'entrée! Au fait, j'ai appris pour ton père ... C'est dommage, t'auras moins de fric maintenant! A ce soir.»
         Julien, furieux, lance son téléphone contre un mur.
         Il comprend qu'il ne reverra plus jamais son père. Que c'était lui le seul qui aimait Julien véritablement, pour ce qu'il avait été, mais pas pour ce qu'il était devenu. Son père lui donnait de l'argent en pensant qu'il le rendrait heureux, mais Julien prend conscience de l'inutilité de ce qu'il fait, du mal qu'il a longtemps fait subir à sa famille, qui, elle, l'aime vraiment. Julien se rend compte que malgré le fait de posséder 6089 amis sur les réseaux sociaux, en réalité il n'a jamais aimé quelqu'un et reçu de l'amour en retour.
         Il n'est pas heureux. Il se sent mal. Il essaye de prendre appui sur quelque chose mais, soudain, il sent un grand choc sur son crâne.
         - Julien, lève-toi! Je voudrais te montrer quelque chose.
         C'est la veille dame. Elle tend la main à Julien et l'aide à se relever. Elle le conduit à travers les arbres perdant leurs feuilles qui, une fois au sol, tourbillonnent, emportées par le vent.
         Tout est orange, marron et jaune.
         Une odeur de champignon et d'écorce de bois plane dans l'air. Quelques rayons de soleil réussissent à réchauffer la peau froide de Julien, qui n'a jamais vraiment fait attention à tout ce spectacle. Il vit pourtant à Paris depuis tout petit, mais ne sort jamais de chez lui, sauf pour fréquenter les bars et les boîtes de nuit. « Comment est-ce que j'ai pu rater toutes ces merveilleuses choses qui m'entourent? » se demande-t-il.
         - Nous sommes arrivés. Regarde là-bas ! La veille dame montre à Julien deux bancs, face à face, au milieu du parc Monceau. Sur le premier banc, un adolescent, la quinzaine, observe la jeune fille qui est en face de lui. Il a l'air timide et,
    surtout, amoureux.
         -Tu vois Julien, ce jeune garçon que tu vois là bas est comme toi. Il a perdu les membres de sa famille, depuis longtemps déjà. Alors il aime. Il aime cette fille en face de lui. ilia regarde avec tant de tendresse qu'il ne désire pas être aimé par des centaines de personnes. Il veut juste être aimé par elle, uniquement.
         -Et elle? Est-ce qu'elle l'aime?
         -Ce n'est pas important. Ce qui compte c'est qu'il essaye de se défaire de cette solitude qui lui grignote le cœur chaque jour. Nous sommes tous les quatre pareils Julien, nous sommes seuls. Il y en a que l'on ne comprend pas, d'autres qui n'ont pas de famille ou qui n'ont pas de vrais amis. Certains sont insultés et incompris ... Nous avons besoin d'amour, c'est tout ce qu'il nous manque.
         «Le temps ne transforme pas l'homme. Le pouvoir de la volonté ne transforme pas l'homme. L'amour le transforme.» dit Henry Drummond. Quand la solitude vient entraver nos chemins vers l'amour, il n'y a qu'une solution: tester ouvert à
    tout, et à tout le monde.
         - Regardez la fille ! Elle se lève, elle s'en va ! Rien ne va donc se passer? C'est bien joli tout ça, mais nous sommes donc faits pour rester solitaires ...
         -Patience Julien, et regarde.
         Au moment où Song se lève, profitant d'un coup de vent, Thélio glisse un papier dans la chemise de la jeune fille. Il y a écrit: «Le temps où nous étions seuls est révolu, car je t'aime et je ne peux plus voir quelqu'un comme toi vide d'amour. Et même si les mots ne viennent pas de tes lèvres, j'apprendrai à les lire dans tes yeux. Chacun de nous a besoin de l'autre pour continuer son chemin vers l'amour, qu'aucune barrière, pas même la solitude, ne viendra arrêter.»

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