Souscrire à Syndication

Concours de nouvelles Vaovao 2010

  • 2010 Préface

    Préface

         Il y a des moments de bonheur pour un proviseur ...
         Certes, le constat qui est souvent fait est celui du désintérêt des jeunes pour la lecture et l'écriture ; ils privilégieraient, dit-on, les images stéréotypées, numérisées ou les analyses prémâchées d'œuvres littéraires, analyses trouvées en grand nombre sur Internet et remplaçant le long processus de création qui nécessite imagination, travail et obstination. A ce constat pessimiste s'ajoute souvent l'impressionque la sensibilité s'émousse, que les codes d'écriture s'oublient, que la passivités'installe, que seules comptent l'excitation des neurones et l'exaltation des sens, au détriment de l'expression des pensées et des émotions.
         Pourtant ... Pourtant, je suis un proviseur heureux.
         Car, malgré l'influence d'une culture dominante transcontinentale qui nivelle par le bas et uniformise les individus, il existe des territoires épargnés, des paradis sauvegardés où des centaines de garçons et de filles, à l'occasion du
    "Concours de Nouvelles", se lancent avec passion dans l'aventure de l'écriture et nous offrent leurs récits émouvants, réalistes ou fantastiques, souvent graves et nourris de leur vécu sur la terre malgache.
         Celui, par exemple,
    "d'Amaryllis" ou de "Tutsy", qui font allusion à des violences et des oppressions dont les blessures sont encore à vif ... Ces nouvelles pathétiques évoquent souvent la mort : soit la conséquence d'une maladie, comme dans "Un adieu" ou "Un destin mémorable", soit une mort brutale, liée à des croyances, comme dans "Nés sous le signe des Gémeaux".
         Grâce à la publication des six nouvelles sélectionnées, la sensibilité de chaque écrivain en herbe va à la rencontre de ses lecteurs. Cette rencontre est essentielle; ce partage est fondamental. Et la qualité de l'écriture, supervisée par des professeurs très attentifs, immerge le lecteur dans un univers, dans une atmosphère, lui permet de s'identifier à des personnages, souvent enfants ou adolescents, et peut-être de mieux comprendre cette terre malgache aux multiples cicatrices.
         Ces jeunes continueront à écrire ou non: ce qui est important c'est qu'ils aient eu envie d'exprimer une émotion, une idée; qu'ils l'aient fait avec plaisir et effort; et que leur texte soit reconnu, aimé, qu'il ait frappé à la porte d'une autre sensibilité.
         Je souhaite bonne route à tous les élèves qui ont participé, à tous ces apprentis écrivains, quel que soit le parcours qu'ils choisissent. Je remercie chaleureusement les professeurs qui ont encadré cette action. Et je souhaite longue vie au
    "Concours de Nouvelles".
    Joël Lust
    Proviseur du Lycée Français de Tananarive - Mai 2010
  • Un destin mémorable

    Un destin mémorable


    par Sarah Hassanaly

         C'était un matin, après une longue nuit pluvieuse. Le soleil brûlant de Tolaniaro 
brillait de tout son éclat. Seule, Leila se promenait dans le grand parc de Nampohana. Elle adorait la nature, elle appréciait la verdure du magnifique paysage et le 
vent qui soufflait dans sa belle chevelure brune. Cependant, cela faisait un moment 
qu'elle s'était absentée et elle se dit que cela risquait d'inquiéter ses parents.
         En prenant le chemin du retour, elle aperçut quelque chose sous un arbuste. 

        Elle s'approcha, la chose ressemblait à un gros livre. Leila, emportée par la 
curiosité, prit le lourd volume sans même prendre un temps de réflexion. Elle rêvait 
de découverte et d'aventure, elle aimait aller de l'avant, vers l'inconnu. Dans ses 
mains, elle tenait un gros volume almandin orné de calligraphies dorées, recouvert 
de poussière.
         Elle épousseta la couverture et put y lire : Mémoires d'un jeune paysan et, tout en 
bas, était gravé le nom de Jean Andrianapoimerina, suivi d'une date, 1999. Leila ne 
comprenait pas ce qu'un livre de mémoires, ancien de plus de cinquante années, 
pouvait faire dans un tel endroit.
          « Qui sait? se dit elle, l'auteur l'a peut-être égaré ... »
         Sa maman lui avait toujours recommandé de ne pas succomber à la curio
sité. Elle était si curieuse! N'hésitant pas davantage, la jeune fille s'assit sur un 
rocher et commença à lire la première page :
         « Mon cher mari, je t'offre ce présent afin de te remercier pour ta bonté et pour ton 
courage. Fais-en ton journal de bord, je suis persuadée que de nombreuses aventures t'attendent encore ! Bonne continuation, mon Jean, et prends soin de toi, j'ai 
confiance en toi. »
         Leila, fortement surprise, tourna la page. Un long texte était écrit; l'écriture 
était gracieuse et régulière. « Sans doute celle de ce prénommé Jean, » pensa Leila. 
L'histoire était fondée sur les aventures d'un pauvre paysan. Leila commença à lire, 
absorbée dès le commencement de l'histoire... Jean Andrianapoimerina disait 
commencer son voyage le 24 juin 1999, le jour de son anniversaire.
         Il marchait sous le soleil ardent de Mahajanga, se rendant sur son lieu de 
travail, un petit lopin de terre où il travaillait à la faux toute la journée afin de récolter 
le riz et de le vendre au bazar de Sabotsynamena, le cœur plein d'espoir de gagner 
quelques sous.
         Un soir, en rentrant dans sa petite cabane en falafa* (matériau végétal servant àc la construction des maisons), il aperçut sa femme en 
pleurs, effondrée sur une chaise. Jean aimait sa femme et la voir dans un tel état le 
mit hors de lui. Malgré leur situation financière, Jean s'était toujours battu pour la 
rendre heureuse. Elle lui apprit alors que leur fille, Nina, était gravement malade à 
Tolaniaro, et que personne n'était à son chevet car la crise économique, qui touchait 
le pays entier, obligeait son mari, Ranto, à travailler jour et nuit pour lui acheter des 
médicaments. Jean avait l'habitude des aventures et des découvertes mais, accom- 
plir un long voyage de Mahajanga à Tolaniaro, c'était hors de ses compétences, à 
son âge. Pourtant sa fille, qu'il n'avait pas vue depuis deux ans, avait besoin de lui et 
il ne la laisserait jamais seule face à la maladie ! Seulement, Jean n'avait pas 
d'argent et il voulait économiser les frais du voyage pour qu'ils puissent servir à 
l'opération de sa fille.
         Dès le lendemain, Jean partit avec sa maigre bourse et un petit baluchon, où 
étaient rangés son journal et son stylo fétiche. Sa femme lui avait préparé des galet- 
tes de manioc pour qu'il ne souffre pas de la faim, après des heures de marche. Le 
courageux paysan n'avait pas de carte routière, il partait à l'aventure. Pour lui, les 
jours étaient comptés: avec ses quelques ariary, il n'avait que dix jours pour effectuer 
sa mission. En chemin, il s'arrêtait souvent pour décrire ses impressions. C'était la 
saison des pluies, et la verdure du paysage reluisait. Jean faisait de l'auto-stop mais, 
parfois, il arrivait qu'il attende une heure sous la pluie, avant qu'une voiture le prenne. 
    Arrivé à Antananarivo, Jean fut perdu.
         Il décrivit dans son journal de bord une ville animée, où les gens se pressaient et n'avaient pas le temps de faire une pause. Lui non plus ne devait pas 
s'attarder en ville. Il devait continuer son chemin. Sur la route, il rencontra un vieil ami 
qui lui proposa de voyager à ses côtés. Rakoto allait jusqu'à Antsirabe. Jean était 
soulagé, il ne serait plus seul, pour quelque temps. En chemin, il montra à Rakoto 
son journal de bord: son ami fut émerveillé, il trouvait cela remarquable.
         Rakoto avait les moyens, il eut la gentillesse de payer le billet de Jean pour 
prendre un taxi-brousse. Son voyage durait déjà depuis trois jours. Jean n'avait plus 
de galettes de manioc car il les avait partagées avec son aimable compagnon. Dans 
le taxi-brousse, ils étaient serrés et des poulets étaient suspendus au toit. Jean 
pensait à sa femme, à sa fille surtout. Il lui ferait une surprise: il ne lui avait pas dit 
qu'il venait la voir. Il imaginait la joie qu'il ressentirait en la serrant dans ses bras, en 
restant jour et nuit à son chevet. Il lui dirait enfin tout ce qu'il n'avait pu lui dire durant 
deux ans de séparation. Il se rappelait alors tous les moments vécus aux côtés de 
sa fille: lorsqu'elle était petite, il l'avait emmenée en week-end à Antsanitia, rien que 
tous les deux. C'avait été un moment formidable, il s'en rappelait comme si c'était 
hier ! Jean avait hâte, il attendait la fin de son voyage avec impatience ! Dans le 
taxi-brousse, il admirait le paysage de rizières, de maisons en terre cuite, les 
villageois qui vendaient des fruits et des légumes sur le bord de la route. Il inscrivait 
sur son livre de mémoires tout ce qui le marquait, pour sa fille, pour qu'elle voie tout 
le chemin que son père avait accompli pour lui venir en aide.
         Après six heures de voyage, Jean et Rakoto arrivèrent à destination. Le 
vieux paysan découvrait Antsirabe pour la première fois, mais il y connaissait un 
vieux gendarme. Il alla donc lui rendre visite quelques minutes et lui parla du voyage 
qu'il entreprenait, ainsi que des raisons pour lesquelles il devait se rendre à 
Tolaniaro. Le gendarme lui dit qu'il désirait sincèrement l'aider mais, tout ce qu'il 
pouvait faire, c'était de lui garder une place dans un camion militaire, qui devait partir 
dès ce soir-là jusqu'à Fianarantsoa. Jean lui en fut très reconnaissant.
          Décidément, durant ce long voyage, il était très chanceux!
         Il priait Dieu, pour que tout se passe bien jusqu'à destination.
         Le soir, Jean monta dans le camion de soldats; il ne connaissait personne. Il prit son journal de bord et écrivit en détails les événements précédents. Sur la 
route, la pleine lune brillait, il pouvait apercevoir la verdure des luisantes plantations 
de riz. Les soldats étaient silencieux ; exténué par son parcours, Jean s'endormit. 
Quelques heures après, il se réveilla. Le camion était vide, il faisait encore sombre. 
Jean, pris de panique, sortit du camion et regarda au loin : les soldats étaient tous 
alignés, criant et hurlant. Ils regardaient vers le ciel. Jean regarda à son tour et vit le 
soleil recouvert par une ombre: celle de la lune. C'était une éclipse! Etait-ce un mauvais présage? Un commandant affirmait qu'il était onze heures du matin. Jean en 
était sidéré. Ils se trouvaient à sept heures de Fianarantsoa, mais le chauffeur avait 
besoin de se reposer car une longue route les attendait encore. Durant ce temps, 
Jean écrivit. Il raconta ses impressions, ses sentiments et son impatience de revoir
    sa fille. Il en avait les larmes aux yeux, il n'en pouvait plus. La fatigue et la faim le 
gagnaient, il était seul.
         Le chauffeur reprit le volant après quelques heures, Jean s'était endormi. Arrivés à destination, un militaire le réveilla. Jean sortit du camion, il pleuvait un petit 
peu. Le camion repartit et subitement, le vieux paysan se rendit compte que son 
baluchon s'était allégé. Ses sous avaient été volés par un militaire ! Il ne lui restait 
que quelques ariary maintenant. Jean avait des larmes qui coulaient sur ses joues, il 
se demandait comment il allait survivre, sans argent, jusqu'à Tolaniaro. Cinq jours 
avaient passé, le temps était compté. Il se remémora les paroles de sa femme, qui lui 
avait recommandé de ne faire confiance à personne. Jean regrettait mais il n'y 
pouvait absolument rien.
         Tout ce qu'il lui restait à faire, c'était de mendier.
         Dans le froid, il quémanda quelques sous, de quoi pouvoir manger pour 
quatre jours. Il ne pensait qu'à sa fille, et penser à elle lui donnait du courage. 
Certains passants, ayant pitié, s'arrêtaient pour lui offrir une pièce, certains le regardaient avec mépris. Jean se confiait dans son livre de mémoires. «Si seulement ils se 
rendaient compte de la situation dans laquelle je me trouve, ils ne me regarderaient 
probablement pas avec dédain ... » écrivit-il.
         Il ne restait plus que trois jours de voyage à Jean pour enfin arriver à destina- 
tion. Il marcha jusqu'à un village, et visita un marché. On y vendait des lambaoany*(*Grandes pièces de tissu),
des couvertures, des casseroles traditionnelles, des poulets... Et à la sortie du 
village, il y avait un immense marché aux bœufs. C'était la pagaille, le terrain était 
bruyant. Un paysan du village voisin avait acheté deux bœufs ainsi qu'une charrette. 
Jean le regardait car son accoutrement l'étonnait: l'homme portait des sandales 
rouges, et son corps était recouvert d'une couverture rose et verte, un grand chapeau 
de paille couronnant le tout. L'homme avança vers lui, d'une allure fière. Jean eut 
peur, peut-être que dans la culture des Betsileo, il était défendu de fixer quelqu'un. 
Mais heureusement, l'homme lui sourit et lui dit:
         - Vous êtes Merina, d'Antananarivo, dites-moi?
         - Euh ... oui. .. bredouilla Jean.
         - Je m'appelle Mamy, quel est votre nom?
         - Mon nom est Jean, enchanté Mamy. Je me rends à Tolaniaro.
         - Ah, je suis natif de Tolaniaro! ravi que vous vous y rendiez. Je me rends à Betroka, là-bas attendent ma femme et mes enfants. Voulez-vous voyager à mes 
côtés?
         Jean acquiesça. Il était ravi de s'être lié d'amitié avec un homme si généreux. C'était 
la première fois qu'il montait dans une charrette. Sur la route, Mamy lui avoua qu'il 
avait une nombreuse famille à Tolaniaro et qu'il n'avait pas vue depuis de longues 
années. Il lui demanda de passer les voir et de leur dire qu'il se portait bien et que les 
affaires marchaient très bien. Jean lui expliqua pour quelles raisons il se rendait à 
Tolaniaro, et cela toucha beaucoup son nouvel ami. Celui-ci lui offrit du manioc et il le 
remercia infiniment. La route était encore longue, Mamy la faisait une fois par mois.
         Le soir arriva, ils devaient dormir dans un petit village éloigné de la route en 
terre rouge. Il faisait sombre, la lune ne s'était pas encore montrée cette nuit-là. 
Mamy avait là un ami qui possédait une maison assez grande pour les accueillir tous 
les deux. Jean était en bonne forme, Mamy lui avait redonné courage. L'ami de 
Mamy fut ravi de les accueillir; un lit douillet de deux places les attendait, après un 
excellent dîner: du akoho -sauce. Il n'y avait pas d'électricité, mais il fallait dormir 
sans tarder car le lendemain s'annonçait long.
          Jean rêva de sa fille.
         Dans son rêve, elle lui faisait un signe de la main et reculait, comme pour lui 
dire au revoir. « Ou adieu ... » murmura Jean. Et des larmes coulèrent sur ses joues. 
Lorsque Mamy le réveilla, il faisait encore nuit. Sans échanger un mot, ils remontè- 
rent dans la charrette et roulèrent avec quelques secousses en raison de la route en 
terre rouge. Le soleil se levait, le paysage était magnifique. Jean décrivit son rêve 
dans son journal de bord; il signa d'une énième larme en bas de page.
         Les heures passaient, les deux compagnons étaient enfin arrivés à Betroka. Il faisait chaud, Jean était épuisé. Il échangea quelques dernières paroles avec 
Mamy, lui promettant de passer le message à sa famille. Avant de le quitter, Jean 
rapporta les paroles de son compagnon dans son journal afin d'éviter d'oublier sa 
promesse. Il espérait bien le revoir un jour.
         A présent, il devait marcher et faire de l'auto-stop. Mais il eut de la chance, il rencon- 
tra une petite 2CV, dont le conducteur était seul. Celui-ci accepta de se faire accom- 
pagner ; Jean était heureux. Le conducteur se nommait Raymond, il venait d'Ihosy, 
une ville non loin de Betroka et se rendait jusqu'à Ambovombe. Il était dodu et suait 
à grosses gouttes. Il est vrai que la chaleur était accablante. Jean pensait à sa fille, il 
n'était pas vraiment d'humeur à parler et son compagnon ne parlait pas non plus. Il 
s'endormit. Lorsque Raymond le réveilla pour lui annoncer qu'ils étaient arrivés, Jean 
avait faim, cela faisait de longues heures qu'il n'avait pas mangé. Raymond lui offrit 
généreusement un paquet de biscuits, il lui en fut infiniment reconnaissant.
    Il lui restait encore trois heures de route pour arriver à Tolaniaro. Jean était habitué, il 
décida de marcher à pied car il n'y avait nulle voiture. Après deux heures de marche, 
il découvrit une énorme plantation de sisal. C'était très impressionnant, mais il ne 
devait pas s'attarder en chemin: il avait hâte de voir Nina!
         Enfin, Jean arriva à Tolaniaro.
         Il faisait frais et la nuit était tombée. Il savait à peu près où se trouvait la maison de 
sa fille. Il se dirigea vers une ruelle sombre, longée de cocotiers, et aperçut la 
maisonnette. Son cœur battait à tout rompre et ses pensées se mélangeaient. Il entra 
en courant et aperçut Nina, couverte de sueur, les yeux rouges de fatigue ... Elle avait 
les beaux yeux de sa mère! Jean pleurait de joie, il était heureux de voir enfin sa fille 
chérie.
         Nina ne parlait pas, elle n'en avait pas la force.
         Enfin, elle sourit à son père et lui dit: « Papa, je t'attendais avec impatience! Ranto 
m'avait prévenue de ta venue dans notre demeure et je ne voulais pas partir sans te voir ... Je vous aime tellement, toi et Maman   je suis désolée que tu aies eu à parcourir ce long voyage rien que pour me voir  .
         - Chut... ne dis rien, ma fille ... Tu dois te reposer ... Mon vœu le plus cher 
était de te voir Nina, tu sais ...
         - Je voulais te dire de prendre soin de toi et de Maman. Dis à Ranto que je 
l'aime de tout mon coeur, et que jamais je n'ai été aussi heureuse qu'avec lui.
         - Nina ...
         Jean avait la voix tremblante et la gorge nouée; il commença à pleurer, il ne savait 
que dire. Il redoutait ce moment, celui qui anéantirait sa vie. Il émit alors les seuls 
mots qui pouvaient lui venir à la bouche: « Je t'aime Nina ... ma fille!
         - Je t'aime aussi Papa ... »
         C'est à ce moment-là, le temps d'un souffle, que Nina ferma les yeux lentement et 
Jean, la main sur sa poitrine fragile, sentit son cœur s'arrêter de battre. Le temps 
aussi s'était arrêté pour Jean. La pluie commença à tomber, Ranto rentra trempé à 
son domicile. Jean ne parla pas, il ne se retourna même pas, son visage était caché 
dans la robe en soie de sa fille. Ranto compris tout de suite. Il l'accompagna dans son 
geste ; tous deux pleuraient.
         Jean n'avait plus qu'à rentrer chez lui et à annoncer la douloureuse nouvelle 
à sa femme.
         Ne pouvant écrire un mot de plus après la mort de sa fille, il ne voulut pas 
garder les mémoires d'un moment qui avait bouleversé sa vie. Il décida à son retour 
d'enterrer son journal de bord dans la nature ...
         Leila ferma lentement le livre, elle était émue. Elle s'aperçut qu'on était le 24 
juin 2094, ce n'était pas un hasard. C'était le destin.
         Dès le lendemain, elle irait au cimetière où devait reposer à présent la famille 
Andrianapoimerina, et enterrerait le livre au pied du grand tombeau familial. L'histoire 
datait d'au moins 95 années.
         Désormais elle n'oublierait jamais d'exprimer son amour à tous ceux qu'elle 
aimait, car le périple mémorable de Jean Andrianapoimerina lui avait appris que la vie 
nous réserve de nombreuses choses inattendues et que parfois, même en nous 
battant, nous pouvons perdre en un instant la chose ou la personne à laquelle nous 
tenons le plus au monde.
  • Amaryllis

    Amaryllis

    par Sandrine Nany

         Amaryllis, malgache de pure souche, était à priori une simple gamine timide. Ses yeux étaient gris, pas d'un gris comme on peut en voir parfois chez les étrangers, mais d'une couleur argentée, brillante, pure. Amaryllis était depuis son plus jeune âge une enfant à la santé fragile, si bien que ses parents avaient hésité à l'envoyer dans un lycée normal, sans surveillance médicale.
         Ce jour-là n'était pas pour elle un jour comme les autres. Une sensation nauséeuse l'envahit alors qu'elle partait pour le Lycée. Elle s'arrêta un instant, prenant appui sur un mur à proximité. Négligeant ce petit malaise, elle se rendit quand même au Lycée.
         D'un seul coup elle sentit quelque chose monter dans sa gorge. Affolée, elle appela le professeur, elle se mit à vomir. Elle crachait du sang ! Peu après, ses parents étaient là, l'emmenant d'abord à l'hôpital, peu convaincus par l'explication des médecins.
         Amaryllis regardait à travers la vitre arrière de la voiture, et se rendit compte que ses parents ne se dirigeaient pas vers leur maison, et elle s'endormit peu de temps après. Un choc brutal la réveilla, elle ouvrit légèrement les yeux, et remarqua qu'il faisait nuit et qu'elle se trouvait toujours dans le véhicule en marche.
         - Nous n'aurions pas dû l'emmener ...
         - Arrête, on en a déjà discuté, ça n'a rien à voir avec une malédiction, elle est simplement malade! Quoi qu'il en soit, on doit la ramener sur cette île!
         Amaryllis ne comprenait pas de quoi parlaient ses parents. Une odeur étrangère vint effleurer les narines de la jeune fille, il s'agissait d'une odeur de fruits, d'épices, que seul l'odorat d'Amaryllis aurait su reconnaître.
         - Tu es enfin réveillée!  .
         Lorsqu'Amaryllis se retourna, elle vit que son interlocuteur était un jeune garçon. Il était assis sur une couchette semblable à la sienne, et lisait. Elle remarqua avec étonnement qu'ils avaient tous les deux quelque chose en commun:
         - Tes ... tes yeux, dit-elle.
         - Je sais, ils sont gris, répondit le jeune garçon, indifférent.
         - Mais, comment tu ...
         - Tu as aussi les yeux gris, alors je ne vois pas ce qui t'étonne à ce point! coupa-t-il en se replongeant dans sa lecture.
         - Mais je ... où suis-je? interrogea l'adolescente.
         - Sur l'île d'Ambodihijina.
         - Sur l'île de quoi?
         - D'abord, c'est l'île d'Ambodihijina, ensuite, tu es arrivée ce matin, à l'aube.
         Je ne sais pas pourquoi tu es ici, mais tes parents sont allés avec les miens voir les chefs de ce village, je m'appelle Jeffrey. 
        Amaryllis voulut parler. Elle se mit à tousser. Lorsque sa toux se calma, elle retira la main posée devant sa bouche et regarda instinctivement à l'intérieur. Elle y vit du sang. Lorsque les larmes commencèrent à rouler sur ses joues, Jeffrey posa son livre. Le ton de sa voix témoignait d'un profond agacement.
         - Ca ne sert à rien de te mettre à pleurer pour quelque chose que tu ne maîtrises pas, dit-il froidement.
         - Comment est-ce que tu peux être aussi calme alors que je suis peut-être en train de mourir?
         - Ca fait trois jours que je suis ici, je souffre de la même chose que toi et je ne suis pas encore mort.
         - Quoi? Mais comment est-ce que ...
         - C'est parce que nous appartenons à une certaine génération maudite.
         - Génération maudite? J'ai entendu mes parents en parler, mais qu'est-ce que c'est?
         - Je n'en ai pas la moindre idée. Notre génération serait la cause de la mort du bétail, des récoltes infructueuses et des crues des rivières ...
         - Mais je ...
         Les paroles d'Amaryllis furent interrompues par l'arrivée d'une jeune fille.
        Voulant savoir où se trouvaient ses parents, Amaryllis saisit le bras de la jeune fille afin de le lui demander, mais cette dernière la repoussa violemment, lui jetant un regard menaçant :
         - Ne me touche plus jamais !
         - hein ... ?
         - Jamais un enfant maudit n'aura le droit de me toucher, je refuse d'être souillée par vous!
         Il était possible de lire le mépris qui se reflétait dans ses yeux. Amaryllis, choquée se tourna vers Jeffrey, mais ce dernier restait indifférent à la scène.
         - Je ne sais pas ce que signifie cette histoire d'enfant maudit. ..
         - C'est à cause de vous qu'il yale malheur sur le village!
         - Vous auriez dû être purifiés comme les autres de votre race!
        Comment une fille aussi jeune que cette Sambatra pouvait-elle éprouver et montrer un tel mépris pour un autre être humain?
         - Ne lui en veux pas ...
         Le jeune garçon se mit à tousser, mettant sa main sur sa bouche, et comme il s'y attendait, il y retrouva du sang. Amaryllis s'étonna de le voir si calme. Elle alla alors s'asseoir.
         Dans la nuit, les parents des deux adolescents revinrent de leur entretien avec les chefs du village, embrassèrent leurs enfants respectifs. Amaryllisne pouvait dormir, jetant parfois des coups d'œil à Jeffrey. L'adolescente l'appela, puis, elle se leva et se pencha au dessus de lui. Vraisemblablement, il dormait. Amaryllis décida alors de retourner se coucher elle aussi, quand des bruits se firent entendre hors de la case: des bruits de pas. Jeffrey se leva, apeuré. Ils entrevirent alors une silhouette plongée dans l'obscurité. L'adolescent se mit à reculer. Avant qu'il ne puisse s'éloigner assez, l'intrus lui saisit le visage et s'en approcha. Le rayonnement de la lune qui pénétrait dans la case permettait d'éclairer le visage du jeune garçon, et de dévoiler
    l'éclat de ses yeux gris. A la vision de ces deux pupilles argentées, l'intrus lâcha prise et s'assit. Il s'agissait d'une vieille femme, on discernait la couleur argentée de ses yeux. Elle prit la parole.
         - Vous ... vos yeux ... Vous êtes des enfants maudits. Vous devez partir de ce village avant qu'il n'y ait un drame. Vous êtes bien des enfants des villes, vous ne savez même pas le danger que vous courez à cause du secret de votre naissance! Il y a des milliers de lunes, cette île était encore un endroit inconnu des cartes, son peuple vivait bien, en harmonie avec les ancêtres et la nature. L'agriculture était prospère, les bêtes fortes et les hommes robustes. Puis un jour, des colons sont arrivés, et ont cherché à prendre le contrôle de cette île. Les villageois se concertèrent alors, et malgré le refus des anciens de pactiser avec les étrangers, les jeunes acceptèrent l'aide des colons. Les anciens décidèrent de s'en aller dans les montagnes, sûrs de l'erreur des jeunes villageois, les laissant aux mains des nouveaux arrivants ... Afin de faire progresser l'agriculture et l'élevage, les colons déversèrent un liquide étranger aux villageois dans la terre et dans la nourriture réservée aux bêtes. Les résultats furent miraculeux, et ainsi les villageois continuèrent à utiliser cet étrange liquide pendant une certaine période. Mais peu de temps après, des effets secondaires commencèrent à se manifester: la terre était de moins en moins fertile, les plantes mouraient, et les animaux tombaient malades. Lorsque les villageois allèrent demander des comptes aux colons, ces derniers avaient disparu. Les récoltes étant trop maigres, les habitants décidèrent de manger les bêtes malades. Lorsque tout le bétail fut mangé, il ne resta plus rien au village. Voyant l'agonie de leur peuple, les jeunes chefs du village allèrent demander secours aux anciens. Ces derniers refusèrent de revenir, proclamant qu'ils les avaient mis en garde et qu'ils étaient seuls responsables de ce drame. Quelques jours plus tard, une femme mit au monde un enfant, et à la surprise - et l'effroi - de tous, le nouveau-né avait les yeux gris! Puis, un autre enfant naquit, lui aussi avec les yeux gris, puis un autre, et encore un autre. Les jeunes chefs retournèrent dans la montagne, emmenant les enfants aux yeux gris avec eux et suppliant les ancêtres de les aider. Ceux-ci revinrent au village et proclamèrent que ces enfants étaient le signe de la punition des esprits. Ils interrogèrent le sorcier du village: ils devaient laver tous les enfants dans le feu purificateur ... Attendant alors la fin des naissances, les villageois séparèrent les nourrissons de leurs parents et se rendirent dans les montagnes. Ils arrivèrent alors devant une grotte bouchée par une énorme pierre. Les anciens leur donnèrent l'ordre de la remplir de feuilles mortes et d'herbes, et d'y réunir tous les enfants aux yeux gris. Ils mirent donc le feu à la grotte, scellant de la même façon le destin des enfants ... Mais une dizaine d'années plus tard ...
         - Attendez ! interrompit alors Amaryllis. Elle regarda la vieille dame effroi.
         Vous voulez dire qu'ils ont brûlé les enfants?
         - C'est exact, continua la vieille. Seule leur extermination pouvait calmer la colère des esprits.
         - Mais, la cause de tout cela n'était peut-être que la substance déversée dans la terre ?
        - Ma mère n'a jamais mangé de récoltes obtenues de la terre pendant la période de naissance des enfants maudits, cela n'empêche que je suis une enfant de la génération maudite.
         - Mais comment se fait-il que vous n'ayez pas été purifiée comme les autres? interrogea la jeune fille.
         - Je suis encore ici pour la même raison que vous. Mes parents m'ont cachée.
         - Vous aussi vous ... ?
         - C'est un signe. Pendant une cinquantaine d'années, tous les dix ans, avant le rituel de purification, je me mettais inexplicablement à cracher du sang. Lorsque le moment de la purification est proche, la douleur devient insupportable ... Les
    villageois ne toléreront pas longtemps votre présence. Partez!
         La vieille femme tomba à genou, posant sa main sur un mur à proximité et se mit à cracher du sang sur le sol. Amaryllis eut une nausée, plus douloureuse encore.
         Elle se mit elle aussi à cracher du sang et remarqua que Jeffrey était dans le même état. La vieille femme prononça alors quelques mots, à peine audibles:
         - La purification ... Elle est proche ... !
         Les villageois criaient, et leurs cris se rapprochaient dangereusement de la case. C'est alors que les deux adolescents virent leurs parents, impuissants, supplier les villageois d'arrêter. Le rideau de paille et les murs commençaient à brûler. La fumée pénétra l'intérieur de la pièce, s'immisçant lentement dans les poumons des trois personnes prisonnières de l'incendie... Les cris des parents des deux adolescents, leurs supplications face à l'hystérie collective, les hurlements des villageois, la détresse des trois captifs et leurs vains appels à l'aide, tout cela était saisissant. Les flammes dévoraient à grande vitesse les objets, s'approchant des deux jeunes et de la vieille femme ...
         - Et après? Ils sont morts dans la case? coupa la voix d'une jeune fille.
         Les yeux d'Amaryllis se levèrent vers la personne qui avait parlé. Elle s'apprêtait à lui répondre quand la cloche de l'école se mit à sonner. Elle se leva alors, et se prépara à ranger le cahier dans lequel elle avait écrit toute cette aventure,
    lorsque son amie le saisit:
         - Prête-le moi s'il te plaît! J'aimerais connaître la fin de cette histoire! Je te le rendrai demain, juré!
    A force de supplication, Amaryllis céda, sortit de la classe et se mit à sourire en voyant le visage familier de Jeffrey. Elle lui prit la main et le suivit à l'extérieur de l'établissement. Les deux jeunes entrèrent alors dans la voiture du garçon et, pendant qu'ils roulaient, Amaryllis ne put s'empêcher de se regarder dans le rétroviseur, admirant l'éclat naturellement argenté de ses yeux ...
  • Un adieu

    Un adieu

    par Samiha Ghivalla

         La chaleur était étouffante en cet après-midi du mois d'août, dans la petite ville de Tuléar, une des régions les plus chaudes de la grande île. Quelques  villageois, sans travail et sans le sou, traînaient dans les rues poussiéreuses à la recherche d'une quelconque animation, d'une querelle conjugale, d'un malentendu entre voisins, qui pourraient les distraire et animer leur journée. Sinon, ils iraient, dans la soirée, boire un peu de rhum dans un bar populaire avec les dernières petites pièces qui leur restaient, pour s'offrir un dernier plaisir. Il y avait aussi les tireurs de pousse-pousse, affalés sur leurs engins, alignés comme s'ils étaient destinés à la vente. Ces hommes, tirant le poids de la vie avec la force de leurs bras, épuisés d'attendre un client ou un touriste qui ne viendrait pas, s'endormaient, le chapeau sur le visage pour se protéger de la lumière du soleil et des mouches. Et, au fond de l'horizon, on pouvait voir la mer. Une belle mer d'un bleu azur sous un soleil de plomb. Les routes en goudron disparaissaient de la vue pour laisser place à une vaste étendue blanche de sable fin et brûlant.

         Et, avec la lumière qui se reflétait sur les matières, on avait l'impression de se  trouver à l'entrée du paradis.
         L'ensemble paraissait tout à fait surnaturel.
         C'est à cet endroit que Georges Bovarens et Marc Jioni avaient décidé de passer leurs vacances.

         Les premières depuis la création de leur entreprise, qui avait pour activité principale la vente de tapis pour salle de bain. Les débuts avaient été difficiles pour les deux Français, ils n'avaient pas eu un succès phénoménal ... Mais, à présent, ça marchait plutôt bien. Ils s'étaient promis de partir quelque part dès que les bénéfices commenceraient à affluer. Madagascar était le rêve de Georges. Une île aux plages paradisiaques, loin de celles, bondées de touristes, de Saint-Tropez. Une île pleine de promesses d'évasion, où il fait bon vivre et où le temps semble être ralenti. Les deux amis d'enfance ne pouvaient se contenter des paysages du monde diffusés sur Ushuaia TV ! Il leur fallait autre chose que la vue de leur petit bureau parisien qui donnait sur le parking de l'immeuble ... Ce voyage, payé par leurs économies, Marc le savait, serait le dernier accompli avec son ami de
    toujours. C'était une sorte d'adieu, dans un lieu que Georges avait choisi auparavant.
         Dès leur arrivée à l'hôtel, Marc prit une douche pour se débarrasser de l'odeur de la sueur et de la crasse du voyage. Il se fit tout frais, tout beau, dans l'espoir d'une belle rencontre, qui pourrait le distraire de son humeur morose, tandis que Georges restait posé sur une chaise, près de la seule fenêtre de la chambre.
         Les deux compères allèrent ensuite découvrir la ville, munis d'un livre indiquant les restaurants les plus prisés et la manière de s'y rendre. Pour cela, Marc réveilla un tireur de pousse-pousse avec qui il marchanda un bon moment:
         " 5000 ariary, vazaha* (*étranger), pour aller là-bas !" lui avait sorti l'homme au début, avec une lueur dans l'œil qui signifiait: "en voici un que je vais pouvoir plumer !"
         Mais en voyageur aguerri, Marc savait qu'en présence de touristes, les prix augmentaient de manière grotesque.
         Pour cette première soirée de vacances, ils iraient dans un restaurant italien ouvert à l'air libre: "le Jardin". Marc l'avait choisi car, de la décoration exotique, émanaient chaleur et convivialité. Georges aimait tout ce qui était coloré.
         Ensuite, ils allèrent se balader dans les rues du coin, peu éclairées mais animées, Marc tenant Georges sous le bras. Il prêta une attention particulière aux filles de joie qui défilaient sous les lumières des lampadaires.
         Avant, cela faisait rire Georges, qui connaissait le caractère marginal et fougueux de son ami. Ils étaient en effet tout à fait opposés l'un à l'autre : lui, Georges, était plutôt de nature calme et réfléchie.
         Mais à présent, en plus d'être tout à fait changé et silencieux, il avait l'air de se trouver toujours ailleurs, comme dans un autre monde.
         Le séjour touchait à présent à sa fin. Il était très tôt le matin, les premiers habitants commençaient à peine à s'éveiller et l'air était encore frais.
          Marc Jioni se trouvait seul, assis dans le sable humide de la plage.
         La mer, froide et transparente, allait et venait tout doucement à un rythme régulier. Elle allait et venait comme si de rien n'était. Comme s'il ne s'était rien passé. Pourquoi était-ce arrivé ? Il ne comprenait pas. Il ne croyait pas en Dieu mais, Georges, si. Alors, s'II existait vraiment il lui dirait un tas d'insanités ! Il cria de toutes ses forces sa colère, comme si cela pouvait faire partir la douleur. Ce grand macho avait des perles d'eau qui glissaient sur ses cernes, dévalaient en pente raide ses joues creuses. Il n'avait aucune honte à cela. De toute manière, il se trouvait seul sur cette plage. Il se revoyait alors, trente ans plus tôt, un jour de vacances, après être tombé de vélo, recroquevillé par terre, le genou blessé.
         Georges, à côté de lui, avait sorti son mouchoir pour recouvrir la plaie et tenter de le réconforter. Il lui disait que ce n'était pas grave et que le docteur allait lui donner une sucette s'il était gentil.
         A quarante ans maintenant, Marc se retrouvait seul et sans famille.
        Toutes les sucettes du monde ne pourraient changer quoi que se soit à son malheur, car il n'était plus un enfant. Les mouettes volaient dans tous les sens. Son colocataire, son compagnon de misère, son confident, son meilleur ami n'était plus que poussière ...
         Et il était temps à présent.
         Marc ouvrit l'urne et la vida dans l'air, qui emporta le tout vers la mer. Il l'avait libéré de sa boîte. Georges avait tout prévu pour que son ami sache quoi faire après son décès. Il lui avait dit qu'il fallait qu'il s'en remette et que la vie continuait.
         Il était mort à la suite d'une maladie incurable deux semaines auparavant et avait été incinéré ...



  • Nés sous le signe des Gémeaux

    Nés sous le signe des Gémeaux

    par Mialy Randrianarisoa

         Les rires d'enfants, ceux des femmes guettant le retour de leur époux, leurs paroles, leurs voix, leurs cris, rien de tout cela ne l'atteignait. Il ne les entendait pas, du moins, n'y prêtait pas attention. Cette réalité lui paraissait alors trop lointaine, presque chimérique au regard des pensées qui lui occupaient l'esprit. Inlassablement, il se remémorait les paroles qu'il venait d'entendre et l'écho du passé semblait lui revenir dans toute son intensité.
         Tout avait commencé une vingtaine d'années plus tôt. ..
         Le soleil se perdait derrière la frange visible des collines, donnant au ciel cette teinte à la fois rougissante et obscure, si particulière aux crépuscules du sud de Madagascar. Dans le village, qui ne connaissait que l'isolement et la monotonie, tous vaquaient à leurs occupations quotidiennes et rien ne semblait pouvoir troubler cette sérénité ambiante. Et pourtant, une ombre n'allait pas tarder à voiler ce tableau en apparence paisible : un évènement bouleverserait toute cette communauté.
         En effet, loin de la candide insouciance des villageois, les gémissements
    d'une jeune femme se faisaient entendre.
         Etendue sur un simple lit de natte, son corps tremblait, secoué par de  violents sanglots. Le faible halo des bougies qui l'entouraient éclairait ses yeux meurtris et rougis par la fatigue. Une infime pellicule de sueur perlait sur son front et des larmes roulaient sur ses joues creuses. Elle souffrait, c'était indéniable. Seulement, au-delà de la douleur physique, c'était de son cœur que lui venait sa souffrance, de son âme qui lui semblait avoir été arrachée. Moins d'une heure plus tôt, elle avait  accouché, et c'était là une chose qu'elle attendait depuis bien longtemps. Elle aurait donc dû être heureuse, mais elle ne pouvait l'être. Car la vie ne tarderait pas à être enlevée aux deux enfants qu'elle tenait dans ses bras. Ils n'avaient fait de mal à personnes pourtant. Leur seule erreur avait été de naître en tant que jumeaux au sein de l'ethnie des Antambahoaka.
         Ce peuple attachait plus d'importance au respect des traditions qu'à une vie humaine. Aussi, à travers les siècles, bien des existences avaient été sacrifiées sur l'autel d'une coutume qui voulait que tout jumeau soit considéré comme maudit. Les origines de ce «fady kambana», autrement dit «tabou des jumeaux», remontaient à des temps immémoriaux, alors qu'un premier Antambahoaka s'installait sur des terres encore hostiles et désertes. Il y avait vécu et s'y était marié. Mais, une à une, les femmes qu'il avait eu s'étaient éteintes, enceintes de jumeaux. Et c'est pour cela - par dépit,par haine, par colère, par désolation ou bien même par soif de vengeance - qu'il avait prononcé des mots à la portée insoupçonnée. Il n'avait proféré qu'une seule et unique phrase, mais elle avait suffi à sceller le destin tragique d'une centaine de nouveau-nés: «Tsy hitaiza kambana isika mandrakizay !» : «Jamais nous n'élèverons de jumeaux !». Telles furent ses recommandations et tel fut ce qui advint.
         Car, à Madagascar, la parole des anciens a valeur de loi.
        Durant des décennies donc, et peut-être des siècles, les Antambahoaka enfermèrent dans des enclos à zébus des nourrissons d'à peine quelques jours qui mouraient, leur frêle petit corps estropié par les rudes sabots de ces bêtes. Lorsque, par miracle, ils venaient à survivre, la malédiction était levée. Ils gagnaient alors un droit inaliénable: celui de vivre.
         Et c'est pour cette raison que cette femme criait son désespoir. Durant neuf mois, elle avait vécu heureuse à la simple idée de devenir mère. Elle avait accepté sa grossesse, non comme une épreuve ou un fardeau lourd à porter, mais comme une bénédiction. Et désormais, elle aurait souhaité que ses enfants n'aient jamais vu le jour. La brève existence qu'ils allaient connaître, l'image furtive et la faible perception du monde qu'ils auraient ne valaient pas la mort qu'il leur faudrait endu-
    rer. Car leur mère ne se faisait aucune illusion quant à leur survie. Elle savait que, dans quelques heures, il allait lui falloir rencontrer un astrologue qui lui dicterait le jour et l'instant exacts d'un rite qui marquerait la mort de ses fils.
         Et en effet, le lendemain, le vieil homme vint à elle.
       Ils parlèrent de longues heures, durant lesquelles il lui rappela la nécessité de cet acte, l'offrande aux ancêtres qu'il constituait et sa place dans la culture Antambahoaka. Il ne tarissait pas d'éloges sur tous les parents qui, jusqu'alors,  avaient su garder leur dignité, se résignant sans verser de larmes vaines. Et il parla tant et si bien qu'elle finit par croire naïvement en ses paroles. Elle cessa donc d'en vouloir à ses ancêtres et confia le sort de ses fils au hasard et au destin: des forces
    incertaines, imprévisibles et sans cesse masquées d'un voile noir.
         C'est donc ainsi que, peu de temps après, le rite se fit. L'aube se levait à l'horizon lorsque la foule, grisée par le spectacle qui l'attendait, s'assembla autour de l'enclos. Le sort de ces enfants ne semblait indigner personne. Ces gens ne voyaient du moins pas d'objection à leur mort. Ils avaient appris à fermer les yeux sur la cruauté de cet acte, à ne pas en voir l'injustice. Leur fébrilité trahissait pourtant une part d'eux-mêmes qui se refusait à accepter aveuglément cette barbarie. Mais ils se sentaient impuissants face à cette coutume centenaire. Et y pouvaient-ils réellement quelque chose? Leur propre mère n'avait elle-même rien fait pour ses fils. Elle n'avait plus le courage de se battre pour la vie de ses enfants. A peine avait-elle eu celui de se résigner à les voir mourir. Elle attendait donc le dénouement du rituel, les yeux impassiblement rivés sur l'enclos.
         Ce qui advint par la suite relève certainement du miracle. Car si les enfants semblaient tous deux condamnés au même destin funeste, l'un d'eux pourtant survécut. Leur mère, partagée entre la joie et la douleur, pleura longuement la mort de l'un de ses fils, tout en louant le ciel pour avoir laissé la vie sauve au second. Et c'est pourquoi elle l'appela Soavina, « le béni », car elle expliquait le mystère de sa survie par une bénédiction des Dieux, non par le simple fruit du hasard. Elle se jura de lui cacher la vérité, jusqu'à ce qu'il ait atteint l'âge adulte.
         Elle ne dérogea jamais à sa parole ...
         Soavina continuait donc de contempler le paysage sans le voir. Sa mère ne lui avait épargné aucun détail. Et, il le voyait dans son regard, elle avait souffert à la simple évocation de ces évènements passés mais encore si douloureux. Malgré cela, il lui en voulait. Et c'est d'une voix sombre qu'il lui demanda alors pourquoi elle ne lui avait pas appris cela plus tôt. Ne s'était-elle jamais dit que son fils était en droit de connaître sa propre histoire? Ne se trouvait-elle pas injuste?
         « Si je t'ai si longtemps caché la vérité, c'était uniquement pour te protéger, lui dit-elle. Je souhaitais t'éviter de vivre dans la hantise de ces évènements, ne pas te faire connaître ce que je vis. Car, depuis la mort de ton frère, il n'y a pas un jour, pas une seule minute où je ne repense à lui. Inlassablement, je le revois mourir sous mes yeux, sans que je puisse lui venir en aide. J'imagine sa souffrance alors qu'il est piétiné, encore et encore. Mais, par dessus tout, ce sont ses cris d'agonie qui me reviennent, ses râles de douleur qui ont précédé son dernier souffle. En y repensant,je me déteste car, à cet instant, j'ai souhaité la mort de mon fils! Il m'était insupportable de voir ses larmes se mêler à son sang, et de sentir la mort se rapprocher de lui inexorablement. Ces images, ces fantômes du passé, je voulais te les épargner. .. »
         C'en était trop pour Soavina, qui se leva et quitta la pièce. Il ne savait pas où aller, mais ses pas le portèrent d'eux-mêmes vers la lisière de la forêt. Là, il s'effondra contre le tronc d'un arbre. Des pensées bouillonnaient dans sa tête alors que la haine semblait suinter de chaque pore de sa peau. Il détestait sa mère pour lui avoir caché la vérité, il se haïssait d'avoir survécu. Pourquoi lui, et pas son frère?
         Quel intérêt son peuple trouvait-il à suivre des préceptes aussi inhumains?
         Soudain, un son strident déchira le silence environnant: les lamentations d'un chien qui hurlait dans la nuit. C'était un présage selon les Malgaches ; un présage de mort. Mais il n'y prêta pas réellement attention, pas plus qu'au bruit de pas qui glissaient sur le sol boueux. Ce ne fut que lorsque la voix d'un enfant l'interpela qu'il s'arracha à ses songes.
         « Ta femme! Ta femme, Soavina ! Elle vient d'accoucher. »
         Après un instant d'hésitation, Soavina courut vers le village rejoindre la maison où devait accoucher sa femme, l'enfant sur ses talons. En entrant, une sensation étrange s'empara de lui alors que son regard se posait sur sa femme, étendue au ras du sol. Il s'agenouilla à ses côtés et sa main ne tarda pas à se refermer sur celle, glacée, sans vie, de celle qu'il aimait. Une douleur aiguë lui fendit alors le crâne. Non ! Pas elle ! Pas sa femme ! Sa peau se glaça, son souffle se fit
    saccadé. N'avait-il pas déjà assez payé?
         Et, alors que sa vision s'obscurcissait, il eut le temps d'apercevoir entre ses larmes deux petites filles allongées non loin de lui ...
         Des jumelles.

Pages