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Concours de nouvelles Vaovao 2010

  • 2010 Préface

    Préface

         Il y a des moments de bonheur pour un proviseur ...
         Certes, le constat qui est souvent fait est celui du désintérêt des jeunes pour la lecture et l'écriture ; ils privilégieraient, dit-on, les images stéréotypées, numérisées ou les analyses prémâchées d'œuvres littéraires, analyses trouvées en grand nombre sur Internet et remplaçant le long processus de création qui nécessite imagination, travail et obstination. A ce constat pessimiste s'ajoute souvent l'impressionque la sensibilité s'émousse, que les codes d'écriture s'oublient, que la passivités'installe, que seules comptent l'excitation des neurones et l'exaltation des sens, au détriment de l'expression des pensées et des émotions.
         Pourtant ... Pourtant, je suis un proviseur heureux.
         Car, malgré l'influence d'une culture dominante transcontinentale qui nivelle par le bas et uniformise les individus, il existe des territoires épargnés, des paradis sauvegardés où des centaines de garçons et de filles, à l'occasion du
    "Concours de Nouvelles", se lancent avec passion dans l'aventure de l'écriture et nous offrent leurs récits émouvants, réalistes ou fantastiques, souvent graves et nourris de leur vécu sur la terre malgache.
         Celui, par exemple,
    "d'Amaryllis" ou de "Tutsy", qui font allusion à des violences et des oppressions dont les blessures sont encore à vif ... Ces nouvelles pathétiques évoquent souvent la mort : soit la conséquence d'une maladie, comme dans "Un adieu" ou "Un destin mémorable", soit une mort brutale, liée à des croyances, comme dans "Nés sous le signe des Gémeaux".
         Grâce à la publication des six nouvelles sélectionnées, la sensibilité de chaque écrivain en herbe va à la rencontre de ses lecteurs. Cette rencontre est essentielle; ce partage est fondamental. Et la qualité de l'écriture, supervisée par des professeurs très attentifs, immerge le lecteur dans un univers, dans une atmosphère, lui permet de s'identifier à des personnages, souvent enfants ou adolescents, et peut-être de mieux comprendre cette terre malgache aux multiples cicatrices.
         Ces jeunes continueront à écrire ou non: ce qui est important c'est qu'ils aient eu envie d'exprimer une émotion, une idée; qu'ils l'aient fait avec plaisir et effort; et que leur texte soit reconnu, aimé, qu'il ait frappé à la porte d'une autre sensibilité.
         Je souhaite bonne route à tous les élèves qui ont participé, à tous ces apprentis écrivains, quel que soit le parcours qu'ils choisissent. Je remercie chaleureusement les professeurs qui ont encadré cette action. Et je souhaite longue vie au
    "Concours de Nouvelles".
    Joël Lust
    Proviseur du Lycée Français de Tananarive - Mai 2010
  • Un destin mémorable

    Un destin mémorable


    par Sarah Hassanaly

         C'était un matin, après une longue nuit pluvieuse. Le soleil brûlant de Tolaniaro 
brillait de tout son éclat. Seule, Leila se promenait dans le grand parc de Nampohana. Elle adorait la nature, elle appréciait la verdure du magnifique paysage et le 
vent qui soufflait dans sa belle chevelure brune. Cependant, cela faisait un moment 
qu'elle s'était absentée et elle se dit que cela risquait d'inquiéter ses parents.
         En prenant le chemin du retour, elle aperçut quelque chose sous un arbuste. 

        Elle s'approcha, la chose ressemblait à un gros livre. Leila, emportée par la 
curiosité, prit le lourd volume sans même prendre un temps de réflexion. Elle rêvait 
de découverte et d'aventure, elle aimait aller de l'avant, vers l'inconnu. Dans ses 
mains, elle tenait un gros volume almandin orné de calligraphies dorées, recouvert 
de poussière.
         Elle épousseta la couverture et put y lire : Mémoires d'un jeune paysan et, tout en 
bas, était gravé le nom de Jean Andrianapoimerina, suivi d'une date, 1999. Leila ne 
comprenait pas ce qu'un livre de mémoires, ancien de plus de cinquante années, 
pouvait faire dans un tel endroit.
          « Qui sait? se dit elle, l'auteur l'a peut-être égaré ... »
         Sa maman lui avait toujours recommandé de ne pas succomber à la curio
sité. Elle était si curieuse! N'hésitant pas davantage, la jeune fille s'assit sur un 
rocher et commença à lire la première page :
         « Mon cher mari, je t'offre ce présent afin de te remercier pour ta bonté et pour ton 
courage. Fais-en ton journal de bord, je suis persuadée que de nombreuses aventures t'attendent encore ! Bonne continuation, mon Jean, et prends soin de toi, j'ai 
confiance en toi. »
         Leila, fortement surprise, tourna la page. Un long texte était écrit; l'écriture 
était gracieuse et régulière. « Sans doute celle de ce prénommé Jean, » pensa Leila. 
L'histoire était fondée sur les aventures d'un pauvre paysan. Leila commença à lire, 
absorbée dès le commencement de l'histoire... Jean Andrianapoimerina disait 
commencer son voyage le 24 juin 1999, le jour de son anniversaire.
         Il marchait sous le soleil ardent de Mahajanga, se rendant sur son lieu de 
travail, un petit lopin de terre où il travaillait à la faux toute la journée afin de récolter 
le riz et de le vendre au bazar de Sabotsynamena, le cœur plein d'espoir de gagner 
quelques sous.
         Un soir, en rentrant dans sa petite cabane en falafa* (matériau végétal servant àc la construction des maisons), il aperçut sa femme en 
pleurs, effondrée sur une chaise. Jean aimait sa femme et la voir dans un tel état le 
mit hors de lui. Malgré leur situation financière, Jean s'était toujours battu pour la 
rendre heureuse. Elle lui apprit alors que leur fille, Nina, était gravement malade à 
Tolaniaro, et que personne n'était à son chevet car la crise économique, qui touchait 
le pays entier, obligeait son mari, Ranto, à travailler jour et nuit pour lui acheter des 
médicaments. Jean avait l'habitude des aventures et des découvertes mais, accom- 
plir un long voyage de Mahajanga à Tolaniaro, c'était hors de ses compétences, à 
son âge. Pourtant sa fille, qu'il n'avait pas vue depuis deux ans, avait besoin de lui et 
il ne la laisserait jamais seule face à la maladie ! Seulement, Jean n'avait pas 
d'argent et il voulait économiser les frais du voyage pour qu'ils puissent servir à 
l'opération de sa fille.
         Dès le lendemain, Jean partit avec sa maigre bourse et un petit baluchon, où 
étaient rangés son journal et son stylo fétiche. Sa femme lui avait préparé des galet- 
tes de manioc pour qu'il ne souffre pas de la faim, après des heures de marche. Le 
courageux paysan n'avait pas de carte routière, il partait à l'aventure. Pour lui, les 
jours étaient comptés: avec ses quelques ariary, il n'avait que dix jours pour effectuer 
sa mission. En chemin, il s'arrêtait souvent pour décrire ses impressions. C'était la 
saison des pluies, et la verdure du paysage reluisait. Jean faisait de l'auto-stop mais, 
parfois, il arrivait qu'il attende une heure sous la pluie, avant qu'une voiture le prenne. 
    Arrivé à Antananarivo, Jean fut perdu.
         Il décrivit dans son journal de bord une ville animée, où les gens se pressaient et n'avaient pas le temps de faire une pause. Lui non plus ne devait pas 
s'attarder en ville. Il devait continuer son chemin. Sur la route, il rencontra un vieil ami 
qui lui proposa de voyager à ses côtés. Rakoto allait jusqu'à Antsirabe. Jean était 
soulagé, il ne serait plus seul, pour quelque temps. En chemin, il montra à Rakoto 
son journal de bord: son ami fut émerveillé, il trouvait cela remarquable.
         Rakoto avait les moyens, il eut la gentillesse de payer le billet de Jean pour 
prendre un taxi-brousse. Son voyage durait déjà depuis trois jours. Jean n'avait plus 
de galettes de manioc car il les avait partagées avec son aimable compagnon. Dans 
le taxi-brousse, ils étaient serrés et des poulets étaient suspendus au toit. Jean 
pensait à sa femme, à sa fille surtout. Il lui ferait une surprise: il ne lui avait pas dit 
qu'il venait la voir. Il imaginait la joie qu'il ressentirait en la serrant dans ses bras, en 
restant jour et nuit à son chevet. Il lui dirait enfin tout ce qu'il n'avait pu lui dire durant 
deux ans de séparation. Il se rappelait alors tous les moments vécus aux côtés de 
sa fille: lorsqu'elle était petite, il l'avait emmenée en week-end à Antsanitia, rien que 
tous les deux. C'avait été un moment formidable, il s'en rappelait comme si c'était 
hier ! Jean avait hâte, il attendait la fin de son voyage avec impatience ! Dans le 
taxi-brousse, il admirait le paysage de rizières, de maisons en terre cuite, les 
villageois qui vendaient des fruits et des légumes sur le bord de la route. Il inscrivait 
sur son livre de mémoires tout ce qui le marquait, pour sa fille, pour qu'elle voie tout 
le chemin que son père avait accompli pour lui venir en aide.
         Après six heures de voyage, Jean et Rakoto arrivèrent à destination. Le 
vieux paysan découvrait Antsirabe pour la première fois, mais il y connaissait un 
vieux gendarme. Il alla donc lui rendre visite quelques minutes et lui parla du voyage 
qu'il entreprenait, ainsi que des raisons pour lesquelles il devait se rendre à 
Tolaniaro. Le gendarme lui dit qu'il désirait sincèrement l'aider mais, tout ce qu'il 
pouvait faire, c'était de lui garder une place dans un camion militaire, qui devait partir 
dès ce soir-là jusqu'à Fianarantsoa. Jean lui en fut très reconnaissant.
          Décidément, durant ce long voyage, il était très chanceux!
         Il priait Dieu, pour que tout se passe bien jusqu'à destination.
         Le soir, Jean monta dans le camion de soldats; il ne connaissait personne. Il prit son journal de bord et écrivit en détails les événements précédents. Sur la 
route, la pleine lune brillait, il pouvait apercevoir la verdure des luisantes plantations 
de riz. Les soldats étaient silencieux ; exténué par son parcours, Jean s'endormit. 
Quelques heures après, il se réveilla. Le camion était vide, il faisait encore sombre. 
Jean, pris de panique, sortit du camion et regarda au loin : les soldats étaient tous 
alignés, criant et hurlant. Ils regardaient vers le ciel. Jean regarda à son tour et vit le 
soleil recouvert par une ombre: celle de la lune. C'était une éclipse! Etait-ce un mauvais présage? Un commandant affirmait qu'il était onze heures du matin. Jean en 
était sidéré. Ils se trouvaient à sept heures de Fianarantsoa, mais le chauffeur avait 
besoin de se reposer car une longue route les attendait encore. Durant ce temps, 
Jean écrivit. Il raconta ses impressions, ses sentiments et son impatience de revoir
    sa fille. Il en avait les larmes aux yeux, il n'en pouvait plus. La fatigue et la faim le 
gagnaient, il était seul.
         Le chauffeur reprit le volant après quelques heures, Jean s'était endormi. Arrivés à destination, un militaire le réveilla. Jean sortit du camion, il pleuvait un petit 
peu. Le camion repartit et subitement, le vieux paysan se rendit compte que son 
baluchon s'était allégé. Ses sous avaient été volés par un militaire ! Il ne lui restait 
que quelques ariary maintenant. Jean avait des larmes qui coulaient sur ses joues, il 
se demandait comment il allait survivre, sans argent, jusqu'à Tolaniaro. Cinq jours 
avaient passé, le temps était compté. Il se remémora les paroles de sa femme, qui lui 
avait recommandé de ne faire confiance à personne. Jean regrettait mais il n'y 
pouvait absolument rien.
         Tout ce qu'il lui restait à faire, c'était de mendier.
         Dans le froid, il quémanda quelques sous, de quoi pouvoir manger pour 
quatre jours. Il ne pensait qu'à sa fille, et penser à elle lui donnait du courage. 
Certains passants, ayant pitié, s'arrêtaient pour lui offrir une pièce, certains le regardaient avec mépris. Jean se confiait dans son livre de mémoires. «Si seulement ils se 
rendaient compte de la situation dans laquelle je me trouve, ils ne me regarderaient 
probablement pas avec dédain ... » écrivit-il.
         Il ne restait plus que trois jours de voyage à Jean pour enfin arriver à destina- 
tion. Il marcha jusqu'à un village, et visita un marché. On y vendait des lambaoany*(*Grandes pièces de tissu),
des couvertures, des casseroles traditionnelles, des poulets... Et à la sortie du 
village, il y avait un immense marché aux bœufs. C'était la pagaille, le terrain était 
bruyant. Un paysan du village voisin avait acheté deux bœufs ainsi qu'une charrette. 
Jean le regardait car son accoutrement l'étonnait: l'homme portait des sandales 
rouges, et son corps était recouvert d'une couverture rose et verte, un grand chapeau 
de paille couronnant le tout. L'homme avança vers lui, d'une allure fière. Jean eut 
peur, peut-être que dans la culture des Betsileo, il était défendu de fixer quelqu'un. 
Mais heureusement, l'homme lui sourit et lui dit:
         - Vous êtes Merina, d'Antananarivo, dites-moi?
         - Euh ... oui. .. bredouilla Jean.
         - Je m'appelle Mamy, quel est votre nom?
         - Mon nom est Jean, enchanté Mamy. Je me rends à Tolaniaro.
         - Ah, je suis natif de Tolaniaro! ravi que vous vous y rendiez. Je me rends à Betroka, là-bas attendent ma femme et mes enfants. Voulez-vous voyager à mes 
côtés?
         Jean acquiesça. Il était ravi de s'être lié d'amitié avec un homme si généreux. C'était 
la première fois qu'il montait dans une charrette. Sur la route, Mamy lui avoua qu'il 
avait une nombreuse famille à Tolaniaro et qu'il n'avait pas vue depuis de longues 
années. Il lui demanda de passer les voir et de leur dire qu'il se portait bien et que les 
affaires marchaient très bien. Jean lui expliqua pour quelles raisons il se rendait à 
Tolaniaro, et cela toucha beaucoup son nouvel ami. Celui-ci lui offrit du manioc et il le 
remercia infiniment. La route était encore longue, Mamy la faisait une fois par mois.
         Le soir arriva, ils devaient dormir dans un petit village éloigné de la route en 
terre rouge. Il faisait sombre, la lune ne s'était pas encore montrée cette nuit-là. 
Mamy avait là un ami qui possédait une maison assez grande pour les accueillir tous 
les deux. Jean était en bonne forme, Mamy lui avait redonné courage. L'ami de 
Mamy fut ravi de les accueillir; un lit douillet de deux places les attendait, après un 
excellent dîner: du akoho -sauce. Il n'y avait pas d'électricité, mais il fallait dormir 
sans tarder car le lendemain s'annonçait long.
          Jean rêva de sa fille.
         Dans son rêve, elle lui faisait un signe de la main et reculait, comme pour lui 
dire au revoir. « Ou adieu ... » murmura Jean. Et des larmes coulèrent sur ses joues. 
Lorsque Mamy le réveilla, il faisait encore nuit. Sans échanger un mot, ils remontè- 
rent dans la charrette et roulèrent avec quelques secousses en raison de la route en 
terre rouge. Le soleil se levait, le paysage était magnifique. Jean décrivit son rêve 
dans son journal de bord; il signa d'une énième larme en bas de page.
         Les heures passaient, les deux compagnons étaient enfin arrivés à Betroka. Il faisait chaud, Jean était épuisé. Il échangea quelques dernières paroles avec 
Mamy, lui promettant de passer le message à sa famille. Avant de le quitter, Jean 
rapporta les paroles de son compagnon dans son journal afin d'éviter d'oublier sa 
promesse. Il espérait bien le revoir un jour.
         A présent, il devait marcher et faire de l'auto-stop. Mais il eut de la chance, il rencon- 
tra une petite 2CV, dont le conducteur était seul. Celui-ci accepta de se faire accom- 
pagner ; Jean était heureux. Le conducteur se nommait Raymond, il venait d'Ihosy, 
une ville non loin de Betroka et se rendait jusqu'à Ambovombe. Il était dodu et suait 
à grosses gouttes. Il est vrai que la chaleur était accablante. Jean pensait à sa fille, il 
n'était pas vraiment d'humeur à parler et son compagnon ne parlait pas non plus. Il 
s'endormit. Lorsque Raymond le réveilla pour lui annoncer qu'ils étaient arrivés, Jean 
avait faim, cela faisait de longues heures qu'il n'avait pas mangé. Raymond lui offrit 
généreusement un paquet de biscuits, il lui en fut infiniment reconnaissant.
    Il lui restait encore trois heures de route pour arriver à Tolaniaro. Jean était habitué, il 
décida de marcher à pied car il n'y avait nulle voiture. Après deux heures de marche, 
il découvrit une énorme plantation de sisal. C'était très impressionnant, mais il ne 
devait pas s'attarder en chemin: il avait hâte de voir Nina!
         Enfin, Jean arriva à Tolaniaro.
         Il faisait frais et la nuit était tombée. Il savait à peu près où se trouvait la maison de 
sa fille. Il se dirigea vers une ruelle sombre, longée de cocotiers, et aperçut la 
maisonnette. Son cœur battait à tout rompre et ses pensées se mélangeaient. Il entra 
en courant et aperçut Nina, couverte de sueur, les yeux rouges de fatigue ... Elle avait 
les beaux yeux de sa mère! Jean pleurait de joie, il était heureux de voir enfin sa fille 
chérie.
         Nina ne parlait pas, elle n'en avait pas la force.
         Enfin, elle sourit à son père et lui dit: « Papa, je t'attendais avec impatience! Ranto 
m'avait prévenue de ta venue dans notre demeure et je ne voulais pas partir sans te voir ... Je vous aime tellement, toi et Maman   je suis désolée que tu aies eu à parcourir ce long voyage rien que pour me voir  .
         - Chut... ne dis rien, ma fille ... Tu dois te reposer ... Mon vœu le plus cher 
était de te voir Nina, tu sais ...
         - Je voulais te dire de prendre soin de toi et de Maman. Dis à Ranto que je 
l'aime de tout mon coeur, et que jamais je n'ai été aussi heureuse qu'avec lui.
         - Nina ...
         Jean avait la voix tremblante et la gorge nouée; il commença à pleurer, il ne savait 
que dire. Il redoutait ce moment, celui qui anéantirait sa vie. Il émit alors les seuls 
mots qui pouvaient lui venir à la bouche: « Je t'aime Nina ... ma fille!
         - Je t'aime aussi Papa ... »
         C'est à ce moment-là, le temps d'un souffle, que Nina ferma les yeux lentement et 
Jean, la main sur sa poitrine fragile, sentit son cœur s'arrêter de battre. Le temps 
aussi s'était arrêté pour Jean. La pluie commença à tomber, Ranto rentra trempé à 
son domicile. Jean ne parla pas, il ne se retourna même pas, son visage était caché 
dans la robe en soie de sa fille. Ranto compris tout de suite. Il l'accompagna dans son 
geste ; tous deux pleuraient.
         Jean n'avait plus qu'à rentrer chez lui et à annoncer la douloureuse nouvelle 
à sa femme.
         Ne pouvant écrire un mot de plus après la mort de sa fille, il ne voulut pas 
garder les mémoires d'un moment qui avait bouleversé sa vie. Il décida à son retour 
d'enterrer son journal de bord dans la nature ...
         Leila ferma lentement le livre, elle était émue. Elle s'aperçut qu'on était le 24 
juin 2094, ce n'était pas un hasard. C'était le destin.
         Dès le lendemain, elle irait au cimetière où devait reposer à présent la famille 
Andrianapoimerina, et enterrerait le livre au pied du grand tombeau familial. L'histoire 
datait d'au moins 95 années.
         Désormais elle n'oublierait jamais d'exprimer son amour à tous ceux qu'elle 
aimait, car le périple mémorable de Jean Andrianapoimerina lui avait appris que la vie 
nous réserve de nombreuses choses inattendues et que parfois, même en nous 
battant, nous pouvons perdre en un instant la chose ou la personne à laquelle nous 
tenons le plus au monde.
  • Nés sous le signe des Gémeaux

    Nés sous le signe des Gémeaux

    par Mialy Randrianarisoa

         Les rires d'enfants, ceux des femmes guettant le retour de leur époux, leurs paroles, leurs voix, leurs cris, rien de tout cela ne l'atteignait. Il ne les entendait pas, du moins, n'y prêtait pas attention. Cette réalité lui paraissait alors trop lointaine, presque chimérique au regard des pensées qui lui occupaient l'esprit. Inlassablement, il se remémorait les paroles qu'il venait d'entendre et l'écho du passé semblait lui revenir dans toute son intensité.
         Tout avait commencé une vingtaine d'années plus tôt. ..
         Le soleil se perdait derrière la frange visible des collines, donnant au ciel cette teinte à la fois rougissante et obscure, si particulière aux crépuscules du sud de Madagascar. Dans le village, qui ne connaissait que l'isolement et la monotonie, tous vaquaient à leurs occupations quotidiennes et rien ne semblait pouvoir troubler cette sérénité ambiante. Et pourtant, une ombre n'allait pas tarder à voiler ce tableau en apparence paisible : un évènement bouleverserait toute cette communauté.
         En effet, loin de la candide insouciance des villageois, les gémissements
    d'une jeune femme se faisaient entendre.
         Etendue sur un simple lit de natte, son corps tremblait, secoué par de  violents sanglots. Le faible halo des bougies qui l'entouraient éclairait ses yeux meurtris et rougis par la fatigue. Une infime pellicule de sueur perlait sur son front et des larmes roulaient sur ses joues creuses. Elle souffrait, c'était indéniable. Seulement, au-delà de la douleur physique, c'était de son cœur que lui venait sa souffrance, de son âme qui lui semblait avoir été arrachée. Moins d'une heure plus tôt, elle avait  accouché, et c'était là une chose qu'elle attendait depuis bien longtemps. Elle aurait donc dû être heureuse, mais elle ne pouvait l'être. Car la vie ne tarderait pas à être enlevée aux deux enfants qu'elle tenait dans ses bras. Ils n'avaient fait de mal à personnes pourtant. Leur seule erreur avait été de naître en tant que jumeaux au sein de l'ethnie des Antambahoaka.
         Ce peuple attachait plus d'importance au respect des traditions qu'à une vie humaine. Aussi, à travers les siècles, bien des existences avaient été sacrifiées sur l'autel d'une coutume qui voulait que tout jumeau soit considéré comme maudit. Les origines de ce «fady kambana», autrement dit «tabou des jumeaux», remontaient à des temps immémoriaux, alors qu'un premier Antambahoaka s'installait sur des terres encore hostiles et désertes. Il y avait vécu et s'y était marié. Mais, une à une, les femmes qu'il avait eu s'étaient éteintes, enceintes de jumeaux. Et c'est pour cela - par dépit,par haine, par colère, par désolation ou bien même par soif de vengeance - qu'il avait prononcé des mots à la portée insoupçonnée. Il n'avait proféré qu'une seule et unique phrase, mais elle avait suffi à sceller le destin tragique d'une centaine de nouveau-nés: «Tsy hitaiza kambana isika mandrakizay !» : «Jamais nous n'élèverons de jumeaux !». Telles furent ses recommandations et tel fut ce qui advint.
         Car, à Madagascar, la parole des anciens a valeur de loi.
        Durant des décennies donc, et peut-être des siècles, les Antambahoaka enfermèrent dans des enclos à zébus des nourrissons d'à peine quelques jours qui mouraient, leur frêle petit corps estropié par les rudes sabots de ces bêtes. Lorsque, par miracle, ils venaient à survivre, la malédiction était levée. Ils gagnaient alors un droit inaliénable: celui de vivre.
         Et c'est pour cette raison que cette femme criait son désespoir. Durant neuf mois, elle avait vécu heureuse à la simple idée de devenir mère. Elle avait accepté sa grossesse, non comme une épreuve ou un fardeau lourd à porter, mais comme une bénédiction. Et désormais, elle aurait souhaité que ses enfants n'aient jamais vu le jour. La brève existence qu'ils allaient connaître, l'image furtive et la faible perception du monde qu'ils auraient ne valaient pas la mort qu'il leur faudrait endu-
    rer. Car leur mère ne se faisait aucune illusion quant à leur survie. Elle savait que, dans quelques heures, il allait lui falloir rencontrer un astrologue qui lui dicterait le jour et l'instant exacts d'un rite qui marquerait la mort de ses fils.
         Et en effet, le lendemain, le vieil homme vint à elle.
       Ils parlèrent de longues heures, durant lesquelles il lui rappela la nécessité de cet acte, l'offrande aux ancêtres qu'il constituait et sa place dans la culture Antambahoaka. Il ne tarissait pas d'éloges sur tous les parents qui, jusqu'alors,  avaient su garder leur dignité, se résignant sans verser de larmes vaines. Et il parla tant et si bien qu'elle finit par croire naïvement en ses paroles. Elle cessa donc d'en vouloir à ses ancêtres et confia le sort de ses fils au hasard et au destin: des forces
    incertaines, imprévisibles et sans cesse masquées d'un voile noir.
         C'est donc ainsi que, peu de temps après, le rite se fit. L'aube se levait à l'horizon lorsque la foule, grisée par le spectacle qui l'attendait, s'assembla autour de l'enclos. Le sort de ces enfants ne semblait indigner personne. Ces gens ne voyaient du moins pas d'objection à leur mort. Ils avaient appris à fermer les yeux sur la cruauté de cet acte, à ne pas en voir l'injustice. Leur fébrilité trahissait pourtant une part d'eux-mêmes qui se refusait à accepter aveuglément cette barbarie. Mais ils se sentaient impuissants face à cette coutume centenaire. Et y pouvaient-ils réellement quelque chose? Leur propre mère n'avait elle-même rien fait pour ses fils. Elle n'avait plus le courage de se battre pour la vie de ses enfants. A peine avait-elle eu celui de se résigner à les voir mourir. Elle attendait donc le dénouement du rituel, les yeux impassiblement rivés sur l'enclos.
         Ce qui advint par la suite relève certainement du miracle. Car si les enfants semblaient tous deux condamnés au même destin funeste, l'un d'eux pourtant survécut. Leur mère, partagée entre la joie et la douleur, pleura longuement la mort de l'un de ses fils, tout en louant le ciel pour avoir laissé la vie sauve au second. Et c'est pourquoi elle l'appela Soavina, « le béni », car elle expliquait le mystère de sa survie par une bénédiction des Dieux, non par le simple fruit du hasard. Elle se jura de lui cacher la vérité, jusqu'à ce qu'il ait atteint l'âge adulte.
         Elle ne dérogea jamais à sa parole ...
         Soavina continuait donc de contempler le paysage sans le voir. Sa mère ne lui avait épargné aucun détail. Et, il le voyait dans son regard, elle avait souffert à la simple évocation de ces évènements passés mais encore si douloureux. Malgré cela, il lui en voulait. Et c'est d'une voix sombre qu'il lui demanda alors pourquoi elle ne lui avait pas appris cela plus tôt. Ne s'était-elle jamais dit que son fils était en droit de connaître sa propre histoire? Ne se trouvait-elle pas injuste?
         « Si je t'ai si longtemps caché la vérité, c'était uniquement pour te protéger, lui dit-elle. Je souhaitais t'éviter de vivre dans la hantise de ces évènements, ne pas te faire connaître ce que je vis. Car, depuis la mort de ton frère, il n'y a pas un jour, pas une seule minute où je ne repense à lui. Inlassablement, je le revois mourir sous mes yeux, sans que je puisse lui venir en aide. J'imagine sa souffrance alors qu'il est piétiné, encore et encore. Mais, par dessus tout, ce sont ses cris d'agonie qui me reviennent, ses râles de douleur qui ont précédé son dernier souffle. En y repensant,je me déteste car, à cet instant, j'ai souhaité la mort de mon fils! Il m'était insupportable de voir ses larmes se mêler à son sang, et de sentir la mort se rapprocher de lui inexorablement. Ces images, ces fantômes du passé, je voulais te les épargner. .. »
         C'en était trop pour Soavina, qui se leva et quitta la pièce. Il ne savait pas où aller, mais ses pas le portèrent d'eux-mêmes vers la lisière de la forêt. Là, il s'effondra contre le tronc d'un arbre. Des pensées bouillonnaient dans sa tête alors que la haine semblait suinter de chaque pore de sa peau. Il détestait sa mère pour lui avoir caché la vérité, il se haïssait d'avoir survécu. Pourquoi lui, et pas son frère?
         Quel intérêt son peuple trouvait-il à suivre des préceptes aussi inhumains?
         Soudain, un son strident déchira le silence environnant: les lamentations d'un chien qui hurlait dans la nuit. C'était un présage selon les Malgaches ; un présage de mort. Mais il n'y prêta pas réellement attention, pas plus qu'au bruit de pas qui glissaient sur le sol boueux. Ce ne fut que lorsque la voix d'un enfant l'interpela qu'il s'arracha à ses songes.
         « Ta femme! Ta femme, Soavina ! Elle vient d'accoucher. »
         Après un instant d'hésitation, Soavina courut vers le village rejoindre la maison où devait accoucher sa femme, l'enfant sur ses talons. En entrant, une sensation étrange s'empara de lui alors que son regard se posait sur sa femme, étendue au ras du sol. Il s'agenouilla à ses côtés et sa main ne tarda pas à se refermer sur celle, glacée, sans vie, de celle qu'il aimait. Une douleur aiguë lui fendit alors le crâne. Non ! Pas elle ! Pas sa femme ! Sa peau se glaça, son souffle se fit
    saccadé. N'avait-il pas déjà assez payé?
         Et, alors que sa vision s'obscurcissait, il eut le temps d'apercevoir entre ses larmes deux petites filles allongées non loin de lui ...
         Des jumelles.
  • Autant en emporte le temps

    Autant en emporte le temps

    par Yohann Stachurski

         L'histoire se passe quelque cent ans avant notre époque. Il était là, seul, en pleine brousse, n'ayant rien, manquant de tout. Il s'appelait Tutsy, avait 14 ans, et vivait encore la veille dans un petit village Sakalava dont le nom s'est perdu. Il errait ça et là, sans but, obnubilé par le souvenir encore si présent des récents évènements. Il sanglotait à chaudes larmes, car, il le savait, rien ni personne ne pourrait jamais lui rendre ce qu'il avait perdu: parents, amis, famille; tous étaient morts et il était seul, seul rescapé de l'horreur passée.
         C'était il y avait peu, à peine plus qu'une matinée. Les images le tourmentaient, encore fraîches. Incapable de les oublier, il les revoyait, inlassablement, toujours. Un individu signalant l'arrivée d'étrangers, les gens se précipitant pour voir, une ombre apparaissant à l'horizon: des hommes, nombreux. Et on les regardait, ne sachant pas à qui on avait à faire. Puis une voix avait crié:
    «  Alerte! »
         Tout à coup, c'était la pagaille. Les mères ramassaient au sol leurs enfants interloqués, les hommes s'armaient d'objets hétéroclites, outils servant à la culture ou à la cuisine. Parmi tous ces instruments, peu avaient véritablement vocation d'armes.
         Le chaos régnait. Partout on criait, on courait, on se bousculait, mais Tutsy ne bougeait pas. Il regardait fixement la longue colonne d'hommes qui se rapprochait inlassablement. L'échauffourée paraissait inévitable, et Tutsy en connaissait l'issue. Il l'avait devinée, et semblait bien être le seul. Il voyait bien que ces hommes n'étaient pas ordinaires : leur démarche, leur accoutrement. Rien à voir avec les ethnies rivales. Il le pressentait...
         Encore plongé dans ses pensées, Tutsy fut alors brusquement tiré par l'épaule. C'était sa mère qui lui disait avec empressement de bien prendre soin de sa sœur et de fuir, de revenir quand tout serait calmé, et surtout de ne pas s'en faire. Il
    se retourna alors, mais déjà elle avait disparu dans la masse. Tutsy était prêt à l'écouter, bien qu'à contrecoeur. Ne pouvait-il pas se battre lui aussi? Devait-il être condamné à voir la fin de son village sans pouvoir rien faire? Il chercha alors sa sœur des yeux. Elle avait disparu parmi la foule, sans doute à la suite de sa mère. Il partit-à sa recherche lorsqu'il fut soudain interrompu par des clameurs affolées suivies instantanément de claquements secs dans son dos. Il se retourna alors. Les envahisseurs étaient arrivés, puisque c'était bien d'envahisseurs qu'il s'agissait.
         Ils avançaient, innombrables, multitude d'individus au visage pâle. C'est alors qu'il vit les hommes de son village, gisant pêle-mêle dans la poussière, saignant de multiples et profondes blessures. Tutsy resta comme pétrifié devant cette macabre vision. Autour de lui, c'était la débâcle. Les gens couraient, tentant de fuir ces monstres à peau claire, avançant toujours, mètre après mètre, seconde après seconde.
         Tutsy sortit alors de sa torpeur à cause de nouvelles détonations, les mêmes qu'il avait déjà entendues quelques secondes auparavant. Il devina ce qui allait se produire avant de l'entendre : un sifflement retentit près de son oreille au moment même où une douleur fulgurante lui traversait l'épaule. Il s'enfuit alors, comme le lui avait ordonné sa mère, comme il aurait dû le faire depuis longtemps, mais sans sa sœur, tenant son bras blessé avec sa main intacte pour empêcher le sang de couler. Sa douleur le tiraillait, mais il se retenait de crier. Derrière lui d'autres bruits secs retentissaient, d'autre cris, horribles, mais déjà plus distants. Tutsy était loin à présent, n'osant pas se retourner, courant, toujours plus vite, toujours plus loin. Tutsy se ressaisit.
         Sans s'en rendre compte, il s'était arrêté de marcher. Sa blessure le faisait souffrir plus que jamais, et dans cette brousse, sans eau ni nourriture, il ne devait guère lui rester beaucoup de temps. Et cette chaleur qui n'en finissait pas ! Suffoquant, il finit par s'effondrer, à bout de force.
         Il entendit à peine le bruit des pas se rapprocher de lui, ne vit pas les mains lui prendre le visage, de vieilles mains ridées et squelettiques. Des mains qui disparurent pour réapparaître quelques instants plus tard portant une gourde, une gourde pleine. Elles versèrent sur son visage un liquide frais. De l'eau ! L'eau ruisselait sur son visage, et pénétrait dans sa bouche. Tutsy, usant de ses dernières forces, l'avala à grand bruit. Il s'évanouit alors de contentement.
         Tutsy se réveilla beaucoup plus tard. Autour de lui, l'obscurité régnait, accentuée par la noirceur d'un ciel dépourvu de tout astre. Il était allongé à même le sol, n'ayant pour seul confort qu'un tapis de mousse sur lequel on l'avait déposé. Il tenta de se redresser. Un frémissement se fit alors entendre, tout près de son oreille, et une main le repoussa, l'obligeant à rester couché. Affolé, Tutsy voulut s'enfuir, mais sa douleur, ravivée par ces gestes brusques, redoubla. Il fut parcouru d'un spasme et s'écroula convulsivement sur sa couchette. Une voie chevrotante se fit alors entendre à ses côtés, une voix de vieillard : " Cesse de bouger, je ne te veux aucun mal ! Et depuis dix jours que tu délires, les occasions n'auraient pas manqué. "
         Tutsy s'apaisa aussitôt. Quelque chose dans cette voix le rassurait et il perdit toute méfiance. Il ne fit aucun mouvement attendant que le vieillard reprenne la parole. Il entendit avec soulagement la voix poursuivre: " Lorsque je t'ai découvert, tu étais mourant, blessé, seul et affamé. Que t'est-il arrivé? "
         Tutsy voulut répondre, mais il ne trouva pas les mots, et il se tut. Mais le vieillard reprit sans se lasser:" Commençons par le début. Tout d'abord, ton nom? " Cette fois-ci il répondit :" Tutsy"
    "Où vas-tu?" - "Je ne sais pas" - " D'où viens-tu?" - "Je ne sais plus"
    " Et ton âge? " - " Pourquoi? " - " Pour comprendre" - "Comprendre quoi? "
    " Réponds-moi ! " - " 14 ans" - " Et le reste? " - " Quoi le reste? " - " Ton histoire"

         Et Tutsy lui raconta. Il lui raconta tout, et son récit dura jusqu'au matin. Le vieil homme resta là, suspendu aux lèvres de l'enfant. Tutsy ne se contentait pas de décrire les faits tels qu'ils s'étaient déroulés, il enrichissait sa narration des sentiments et impressions qu'il lui était venu durant les péripéties. Quand il eut fini, le vieillard savait tout de ses mésaventures. Une larme, unique, perla au coin de son œil. Il parla alors et dit dans un murmure: " Je peux t'aider" - " M'aider ?!''
         Cette parole, Tutsy l'avait pensée bien plus qu'il ne l'avait prononcée. Pourtant le vieil homme la comprit. Il lui répondit alors, d'une voix déjà plus assurée: Oui.
    Tutsy ne répondit pas. Il regardait le vieillard sans comprendre. Ce dernier le remarqua et poursuivit d'un ton hâtif: " Et ne t'attends pas à avoir plus de détails ! Je suis prêt à t'accorder mon soutien, mais pas à te faire part de mes intentions. "
         Tutsy restait sceptique, mais déjà l'espoir lui revenait. Bizarrement, sa douleur avait cessé. Il ne savait rien des projets du vieil homme, mais il lui faisait confiance. Celui-ci le comprit, une fois de plus, et avant que le garçon n'ait pu répondre, il reprit: " Dors à présent. Je te réveillerai quand il sera l'heure. "
         Et avant que Tutsy n'ait pu formuler la moindre objection, il lui fit ingurgiter un breuvage qui le fit sombrer quelques instants plus tard dans un profond sommeil.
         Tutsy se réveilla beaucoup plus tard. Un feu brûlait à quelques pas de lui, réchauffant agréablement les alentours. De l'autre côté du brasier, il vit le vieil homme assis, les jambes croisées. Il semblait somnolent, mais de ses lèvres s'échappait une douce litanie qui fit frémir l'adolescent. Pendant quelques instants, il se laissa bercer par cette agréable et étrange mélopée. Soudain, le silence se fit. Tutsy rouvrit les yeux, saisi soudain-d'angoisse: autour de lui, tout semblait pétrifié. Même les flammes du feu restaient figées. De l'autre côté, le vieillard ne bougeait plus.
         Ses yeux étaient devenus d'un blanc immaculé et restaient exorbités. Puis, soudain, ce fut le noir, total, complet. Tutsy s'évanouit.
         Lorsqu'il se réveilla, Tutsy se trouvait allongé sur une natte et son corps, encore engourdi, était emmitouflé dans de chaudes couvertures que secouaient par instants des rafales de vent. Encore tout endormi, il se redressa pour scruter les alentours. Le soir tombait et une lune encore ronde se profilait majestueusement dans le ciel étoilé. Une voix l'interpella alors: "Lève-toi et mange. Nous partons dans peu de temps, et tu ne supporteras pas le trajet avec le peu d'énergie qu'il te reste. »
    C'était le vieil homme. Tutsy se releva et s'empara du plat qu'il lui tendait, engloutissant à grand bruit la maigre ration qu'il contenait. Depuis le temps qu'il n'avait pas mangé ...
    Lorsqu'il eut terminé, Tutsy se rendit enfin compte de l'étrangeté de sa situation. A première vue, rien ne semblait avoir changé: il était toujours là, à l'endroit même où il s'était endormi la veille. Et pourtant. .. La lune qui, hier encore, était totalement absente semblait pleine aujourd'hui, et la nuit paraissait plus fraîche. Et qu'est-ce qui avait bien pu arriver le soir précédent lorsqu'il s'était évanoui? Le vieillard grommela, comprenant les interrogations muettes de l'adolescent.
    "Tu te poses trop de questions! Contente-toi de me suivre, je te dirai l'essentiel le moment venu. "
    " Mais où sommes-nous ? "
    " La question n'est pas de savoir où, mais de savoir quand. "
    " Et où va-t-on ? "
    " Tu le sauras en temps voulu. Tais-toi et marche, tu économiseras tes forces ... "

         Tutsy s'exécuta, de peur de provoquer la colère du vieil homme. Mais de nombreuses questions le taraudaient toujours. Il s'efforça de les effacer de son esprit et le suivit sagement.
         Mais bientôt un autre sujet de préoccupation s'imposa à lui: son avenir. Plus il y songeait, plus sa vie lui semblait désespérée. Il ne pourrait pas rester éternellement sous la tutelle du vieillard. Dans peu de temps, celui-ci se lasserait de sa présence, et lorsqu'il se retrouverait seul. ..
         Le vieil homme l'interrompit à nouveau, le réprimandant une fois de plus. Mais Tutsy ne l'écoutait pas, trop absorbé par ses propres pensés.
         Qu'allait-il devenir ? .. Enfin, le vieil homme le tira vers lui avec force et l'entraîna vers le haut d'une colline avoisinante. C'est alors qu'il les vit: ces hommes qui, quelques jours plus tôt, avaient réduit son village à néant, buvaient, chantaient et riaient tranquillement sous d'étranges abris que Tutsy n'arrivait pas à identifier. Il sentit la rage et la peur sourdre en lui. Le vieillard, pressentant le pire, le ramena à lui et descendit précipitamment la colline. Alors il le prit par les épaules et lui exposa la situation: "Tutsy, le moment est venu pour toi de savoir. Tes parents sont vivants, ton village est debout. Pourtant ce que tu as déjà vu pourrait se reproduire. Je t'ai ramené dans le passé dans le but de les sauver. Pour cela, il n y a qu'une seule solution: tuer les hommes que tu viens de voir! "
         Il se tut alors, attendant la réaction de l'adolescent. Tutsy ne dit rien. Il semblait incapable de la moindre réaction, du moindre mouvement. Le vieillard reprit alors : "Prends cette bourse, et lorsque les hommes seront couchés, descends les voir. Verse cela dans chacun de leurs plats, dans chacune de leurs gourdes, et lorsque tu auras terminé, reviens me voir."
         Tutsy prit le sac qu'il lui tendait. Il savait ce qu'il contenait. Il savait aussi qu'il avait là de quoi sauver son village, mais à quel prix?
         Bientôt, ce fut l'heure. Le vieillard lui fit signe et il descendit la colline vers le campement des hommes. La lune, à présent voilée par des nuages, n'éclairait plus la scène que d'une lueur blafarde. Parfait pour une scène de crime! se dit Tutsy. Il avait peur, peur des hommes et peur de lui-même. Peur de ce qu'il allait faire et peur de ce qui adviendrait à nouveau s'il n'y arrivait pas. Il s'arrêta. Il venait d'arriver à l'entrée du camp. Les hommes dormaient tous, allongés pêle-mêle sur le sol, assommés par l'alcool. Tutsy resta pétrifié. Il aurait voulu fuir, mais ne pouvait s'y résoudre. Enfin, il se décida et accomplit sa triste besogne ...
         Quelques minutes plus tard, il courait à perdre haleine. Il était pressé de rejoindre le vieil homme. Mais lorsqu'il arriva, il n'y avait plus personne. Le vieillard avait disparu et une natte était étendue sur le sol. Tutsy comprit.
         Sans plus penser à rien, il se coucha, épuisé.
         Des cris d'enfant retentissent près de son oreille, des voix chuchotent. Quelqu'un l'interpelle. Tutsy ouvre les yeux. Il voit sa sœur assise à son chevet, entourée d'autres enfants de son village. Il se rappelle alors: les hommes, le vieillard, et il comprend. Il est revenu le jour de l'attaque de son village. Un jour ordinaire, qu'aucun évènement ne pourra plus contrarier. Il sourit, heureux ...
    "Coupez! On la refait! Tu manques toujours d'expression dans ton regard!"
  • L'enveloppe

    L'enveloppe

    par Anaïs Sylvestre

         Cette petite fille qui jouait dans le jardin vert, aux senteurs de bananier et de toutes sortes de fruits exotiques, se nommait Maly. Elle avait neuf ans et avait de jolies boucles blondes qui sautaient comme des ressorts, lorsqu'elle courait tout autour du petit étang dans la cour de sa maison. C'était une petite fille comblée. Maly venait  d'arriver à Madagascar accompagnée de son père, François Rose, qui était médecin pour la Croix rouge, une association humanitaire. Sa mère, Marie Rose, était infirmière et travaillait aussi pour la Croix rouge.
         La famille déménageait beaucoup à cause du métier des parents. Marie et François faisaient tout pour rendre leur fille heureuse, mais c'était dur. Quand Maly se faisait de nouvelles amies, elle devait soudainement les quitter. Mais ici, ce serait différent. Enfin, c'est ce que disaient les parents. Pourtant Maly savait, elle, qu'il n'y avait pas de différence. Elle se ferait peut-être de nouvelles amies, mais peu de temps après, on lui annoncerait qu'elle devrait déménager.
         Maly aimait bien jouer seule avec ses poupées dans le jardin, elle aimait aussi se mettre dans un petit coin et penser à ses anciennes copines, surtout à Larya. C'était une petite africaine, un peu plus âgée. Elle avait douze ans et elle vivait dans la maison voisine de la sienne, au Darfour. Leurs parents travaillaient ensemble et elles s'amusaient toutes deux à chaque fois qu'elles avaient du temps libre. Larya emmenait souvent Maly près d'une source et elles regardaient la nature vivre; elles
    parlaient de leurs futurs métiers, de ce qu'elles faisaient avant de s'être connues, de leur vie, de leurs secrets, de leurs ambitions, de tout ce qu'elles feraient ensemble et surtout de leur passion commune: la médecine.
         Mais la petite Larya était morte pendant la guerre.
         Elle se trouvait alors en ville lors des manifestations, le jour où la population s'était révoltée contre les forces armées. Larya sortait de l'école et devait chercher Maly, mais jamais elle n'était venue.
         Après sa mort, Maly avait été vraiment anéantie. Ses parents avaient fait tout leur possible pour l'aider et la dernière solution avait été de déménager, car c'était vraiment trop dangereux de vivre là- bas et tout ce que Maly voyait autour d'elle lui
    faisait penser à Larya.
         A Madagascar, tout était différent de ce qu'elle avait connu. Les paysages verdoyants avec des arbres fleuris, les rizières vertes, cela changeait des arbres brûlés. En arrivant sur le chemin de sa nouvelle maison, elle se sentit bien, car quelques endroits lui rappelaient son ancienne vie au Darfour. Elle revoyait les paysans qui passaient avec leur bétail sur la place, ici c'était des zébus qui tiraient les charrettes. Il y avait aussi les femmes sur les bords de la route qui transportaient des seaux d'eau et elle se rappelait les bons moments passés près de la source avec Larya. Toutes ces choses, elle les revoyait à Madagascar. C'était pour elle si familier et si nouveau à la fois.
         Dans sa nouvelle école, Maly avait du mal à se faire de nouvelles copines: elle était timide et renfermée. Quelques petites filles s'étaient approchées d'elle pour faire connaissance, mais Maly pensait trop à Larya. Les nouvelles filles qu'elle venait de rencontrer ne voulaient pas être médecin comme elle, alors que sauver des vies était son rêve.
         François, son père, voyageait beaucoup en province. Il ne pouvait emmener sa fille car elle devait aller à l'école. Marie, la mère, s'occupait de papiers pour les hôpitaux où elle travaillait. Elle avait peu de temps à consacrer à sa fille. Maly était toujours toute seule, elle ne pouvait pas inviter d'amies car elle n'en avait pas, et le peu de filles qu'elle avait rencontrées, elle ne les aimait pas.
         Un jour, lors de la saison des pluies, en décembre, alors que Maly était sous le préau et qu'elle regardait dans un coin tous ces petits enfants qui couraient sous la pluie et qui n'avaient pas peur d'attraper froid, une petite fille s'approcha. Elle se nommait Miary, une petite malgache, timide, mais qui appréciait Maly sans la connaître. Elles devinrent les meilleures amies du monde. Elles s'amusaient, prenaient le déjeuner ensemble et parfois l'une allait chez l'autre. Maly connut, grâce à Miary, une autre façon de vivre. La petite Malgache venait d'une famille assez modeste et, quand Maly allait chez sa nouvelle amie, tout était différent pour elle. Elle n'aurait jamais cru que pour certains, vivre à cinq dans deux pièces était possible, elle qui avait une grande chambre remplie de jouets ! La mère de Miary, une petite femme toujours souriante, recevait très chaleureusement Maly. Elle lui faisait des plats typiquement malgaches tel que le Romazava, un mélange de brèdes* (*épinards) et de zébu, et pour le goûter des enfants, elle faisait cuire des mofo akondro* (*gâteaux) sur le fatapera* (*brasero) .
         Maly avait de la peine pour Miary et sa famille. Elle était étonnée par le fatapera qui servait de gazinière, par les lits à une place qui servaient à deux personnes, mais aussi par la joie qui régnait dans la maison de Miary. Malgré toute cette pauvreté, la famille était heureuse.
         Maly et Miary se racontaient tout, elles ne se lâchaient plus. Maly lui parlait de Larya, Miary la consolait, et ce que Maly redoutait le plus n'arriverait pas : elle resterait avec sa nouvelle amie !
         Le père de Maly partit à Toamasina pour travailler car le chikungunya frappait cette région. Marie elle, resta avec sa fille. Elle ne voulait pas la laisser seule avec les domestiques: elle était trop jeune. Quand elle n'allait pas au travail, elle regardait par la baie vitrée sa fille et sa nouvelle amie, Miary, jouer près de l'étang. Marie était heureuse que sa fille se soit trouvée une amie. Après la perte de Larya, elle avait cru cela impossible.
         Un jour que Maly rentrait à la maison, Marie lui demanda si elle voulait bien l'accompagner en ville. Elles partirent en taxi, une petite 4L des années 60. Les rues étaient bondées de monde. Il y avait des vendeurs de toutes sortes de choses, de fruits, de fleurs et même de petits objets électroménagers. Il y avait aussi des petits enfants de l'âge de Maly, et même plus jeunes, qui mendiaient dans la rue.
         Marie devait passer à la banque et à la poste. Ces deux endroits se situaient dans la même rue, elles allèrent donc à la poste avant la banque. Elles entrèrent dans le grand hall, spacieux et assez sombre. Au guichet, se trouvaient deux femmes qui discutaient. Elles dirent à Marie de descendre au sous-sol pour récupérer son courrier. En bas, les boites postales recouvraient les murs. Marie s'arrêta devant la boite 12227, l'ouvrit et retira le courrier. Elle vérifia s'il n'y avait aucune erreur car, depuis leur arrivée, Marie avait perdu beaucoup de lettres ou avait même reçu des plis qui ne s'adressaient à aucun membre de la famille. Elle s'arrêta sur une enveloppe. Elle devint inquiète. Maly la vit froncer les sourcils ; son beau visage avait blêmi ; dans sa main elle tournait et retournait l'enveloppe. Marie et Maly rentrèrent immédiatement sans aller à la banque.
         Arrivée à la maison, Marie s'empressa de ranger l'enveloppe dans un tiroir et s'enferma dans sa chambre. Maly entendait sa mère pleurer. Elle fit comme si de rien n'était, ne fit aucune allusion à cette enveloppe, de peur de se faire gronder. Mais de nature curieuse, elle chercha l'enveloppe et la trouva quand sa mère fut sous la douche. 
         Le pli était adressé à son père. 
         Au dos, là où elle pouvait trouver l'adresse de l'expéditeur, il y avait un cachet, mais elle ne put le lire car l'encre avait coulé. Pourtant elle reconnut le timbre: c'était celui de la poste du Darfour. Aussi inquiète que sa mère, elle se posait plein de questions ... Mais remit l'enveloppe à sa place.
         Miary devait venir manger, aujourd'hui, et Marie devait partir à l'hôpital Befelatanana pour assister les médecins. Quand elle fut arrivée, Maly proposa à son amie de jouer au détective. Elle devait trouver la raison de l'inquiétude de sa mère avant que son père ne revienne le lendemain. Elles avaient donc toute un après-midi pour chercher ce que contenait cette
    enveloppe.
         Les deux filles, dans le salon, guettaient le départ de la mère. Quand cette dernière franchit le portail dans sa Jeep grise, Maly courut vers le meuble et ouvrit le tiroir. Elle montra à Miary l'enveloppe et le cachet. Elle non plus, n'arrivait pas à le lire, et elle ne pouvait deviner ce que contenait cette enveloppe. Alors elles décidèrent de la mettre sous une lampe pour pouvoir lire au travers, mais elles ne virent rien. Tout l'après-midi, elles cherchèrent un moyen pour savoir ce qui se trouvait dans cette enveloppe, mais en vain.
         Après le goûter, Miary dut partir mais Maly n'avait pas renoncé. Elle profita d'être seule pour chercher encore ce que l'enveloppe contenait de si inquiétant pour avoir mis sa mère dans tous ses états. Mais comme l'enveloppe ne livrait toujours pas ses secrets, elle décida de laisser tomber et d'attendre qu'on lui en annonce le contenu.
    Il était maintenant 19h23, c'est ce qu'indiquait la pendule dans le salon. Marie venait de franchir le seuil de l'entrée et, stupéfaite, elle vit l'enveloppe sur la table du salon. Elle monta avec l'enveloppe qui inquiétait tout le monde, elle entra dans la chambre de Maly qui était en train de jouer avec sa poupée et lui dit qu'il fallait attendre que son père arrive pour connaître le contenu de cette lettre.
         Le lendemain, assises dans le salon, elles attendaient fébrilement le retour de François. Quand il arriva, il ouvrit l'enveloppe devant sa famille, fiévreuse.
         A l'intérieur, il y avait une facture impayée de téléphone.

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